Institutions, Lecture

« Régénération » ou dégénérescence ? Réflexions sur la Révolution à partir du livre de Philippe Pichot-Bravard, La Révolution française

Avec La Révolution française publiée en 2015, Philippe Pichot-Bravard nous livre non seulement un récit de cet événement fondateur mais une réflexion ordonnée suivant la chronologie des épisodes marquants : la convocation des Etats Généraux, la radicalisation révolutionnaire dès 1789, la chute du Roi puis sa mort, la mise en place de la Terreur avec ses acteurs et ses divisions, puis le Directoire.

Deux questions lancinantes traversent l’ouvrage : quelles sont les sources et les manifestations de la « régénération » anthropologique et sociale qui est au coeur du projet révolutionnaire ? Comment finir la Révolution ?

Ces deux questions offrent une voie d’entrée pour explorer les invariants révolutionnaires qui travaillent la postmodernité et dont nous pouvons observer jour après jour les effets néfastes.

L’étude de la « régénération » par Philippe Pichot-Bravard est passionnante car elle donne le périmètre du phénomène révolutionnaire. Il s’agit d’une révolution politique certes, destinée à remplacer la souveraineté royale par la souveraineté nationale, à mettre l’assemblée au coeur du dispositif décisionnel et de l’appareil d’Etat. Mais c’est aussi et surtout un projet anthropologique. C’est l’homme qu’il s’agit de « régénérer » pour perpétuer la Révolution, en consolider les acquis. Ainsi, l’auteur évoque l’influence du sensualisme (ou sensationnisme) de LOCKE et de CONDILLAC qui place la sensation et l’expérience individuelle au coeur de la théorie de la connaissance. Ainsi, modeler les sensations de chaque homme permet d’installer de nouvelles régulations collectives, de nouvelles moeurs. Il convient en effet de déraciner le vieil homme en chacun de nous, celui qui est obstrué par la mémoire et l’habitus de l’Ancien Régime. Il faut aussi et surtout le désamarrer de ses liens avec le catholicisme et ôter en lui la memoria Dei pour y substituer un culte de l’Etre suprême, issu des sociétés de pensée, version dégénérée du Dieu leibnizien, ordonné à la mathesis universelle, rationnelle et harmonieuse.

La tabula rasa, terme philosophique à l’origine, devient une véritable doctrine pédagogique dont L’Emile de ROUSSEAU, adulé par Maximilien de ROBESPIERRE, est le bréviaire. L’enseignement de la nouvelle morale civique « entretenait en chaque homme le bon égoïsme, l’égoïsme ‘ généreux et bienfaisant qui confond notre bonheur dans le bonheur de tous, qui attache notre gloire à celle la Patrie’ (ROBESPIERRE, Archives parlementaires) ». A la morale chrétienne se substitue ainsi une morale qui – paradoxe savoureux pour un Montagnard au coeur de la Terreur – a tout à voir avec l’idéologie libérale et utilitariste de l’intérêt. Il s’agit de préparer en effet la « constitution des moeurs » plus importante encore que la constitution des lois. « Quel est notre devoir en organisant l’instruction ? C’est de former des républicains » déclare Marie-Joseph CHENIER. L’obsession pédagogique de faire émerger le nouveau citoyen, d’implanter dans son coeur, même malgré lui, les ferments de la fraternité républicaine n’est pas sans analogie avec notre « éducation à la citoyenneté », notre culte de l’autonomie fondé sur la disparition des lois de la nature et sur la capacité de chacun à fixer ses propres lois dans le cadre des trop fameuses « valeurs républicaines » dont l’éther vient embrumer l’esprit de nos pauvres descendants…

Cette subversion de la catholicité est marquée aussi par la réorganisation du temps collectif. La régénération de l’homme passe aussi par une régénération du calendrier, symbole fondamental qui fait passer d’un temps providentiel, marqué par la mémoire quotidienne des saints et des Fêtes catholiques, à un calendrier républicain marqué par un découpage mathématique du temps et ordonné à un paganisme évident dont FABRE d’EGLANTINE a été l’inspirateur. Le combat contemporain contre le calendrier chrétien et l’art d’imposer dans notre espace civilisationnel des fêtes religieuses qui nous sont étrangères ( le ramadan en particulier évoqué par les médias et les politiques…) montre bien l’enjeu essentiel du calendrier. Changer de calendrier c’est changer de civilisation. Les révolutionnaires l’avaient très bien compris et nous semblons l’avoir oublié.

Le thème de la « régénération », si essentiel selon Philippe Pichot-Bravard, lors de la période révolutionnaire, l’est tout aurant pour nous. Je trouve une grande proximité entre la régénération révolutionnaire et la Grande réinitialisation qui est préparée par le Forum de Davos. Comme les révolutionnaires dès 1789, le Forum de Davos projette de bâtir un « nouveau contrat social », non seulement politique mais aussi moral avec une approche « ouverte » (Pacte mondial sur les migrations de 2018), une fraternité universelle (cf. Le principe de fraternité reconnu en 2018 par le Conseil constitutionnel), l’abandon de la Patrie-Nation pour l’amour d’une Patrie mondiale avec une gouvernance qui aurait tous les attributs des Assemblées révolutionnaires. L’idéal de Davos n’est pas éloigné de la Constitution du 24 juin 1793 qui n’a jamais été appliquée et qui était fondé sur un accès volontaire et rapide à la citoyenneté (un an de résidence) et sur un droit de pétition ou de consultation populaire impraticable et extrêmement complexe. La Grande réinitialisation est une sorte de transposition de l’idéal révolutionnaire à l’échelon mondial et contient les mêmes risques de désordre, de technocratie, d’oubli intégral du peuple sous couvert d’égalité, de fraternité et de liberté.

L’autre question lancinante du livre est : la Révolution a-t-elle su se terminer ? Tous les acteurs évoquent à partir de 1792 la nécessité de « terminer la Révolution », de la Terreur au Directoire jusqu’à Napoléon Bonaparte, Louis XVIII et Louis-Philippe Ier.

Si la Révolution doit être terminée, c’est qu’elle est implicitement un état chaotique, un mouvement politique brownien qui fait perdre à la société tous ses repères.

La Révolution a été, Philippe Pichot-Bravard insiste beaucoup sur ce point essentiel, un moment de sauvagerie inouïe. Bien sûr, cette sauvagerie avait un « sens ». Régénérer l’homme passait par l’élimination politique du réfractaire en 1789-1791 puis par l’élimination physique du tiède lors de la Grande Terreur. SAINT-JUST nous dit que la République ne sera fondée que lorsque « le dernier ennemi de la liberté aura cessé de respirer ». Un froncement de sourcil, un geste, un mot pouvait valoir l’échafaud dans une période où la concurrence à la folie est gage de survie. La période révolutionnaire est une période primale, les instincts les plus bas se sont déchaînés dans des massacres qui sont allés jusqu’à d’horribles mutilations, de la torture voire de l’anthropophagie. La Révolution, notamment lors des guerres de Vendée, est la Matrice du massacre de masse, à l’echelle quasi-industrielle, programmée et réalisée avec zèle par les TURREAU, WESTERMANN. C’est une période profondément tragique où il convient de purger par le sang « l’humeur du corps social » qu’est le contre-révolutionnaire. Le matérialisme anthropologique issu d’un LA METTRIE a rendu possible cette soudaine réification de l’homme, promise malheureusement à un triste avenir dans le nazisme, le communisme et la réification postmoderne de l’homme par la concentration urbaine, la publicité, le travail.

La postmodernité est guettée par la tentation de la Révolution permanente. La République n’est jamais fondée, la Révolution n’est jamais terminée car le projet révolutionnaire est un vase sans fond, un tonneau des Danaïdes pris dans le vertige d’une infinité factice. En donnant à l’homme tous les attributs de Dieu, en donnant à ses constitutions les attributs des Tables de la Loi, en faisant de ses Fêtes des messes désacralisées, la Révolution a perdu le sens des limites. Ainsi, l’homme perdu, égaré se retrouve sans boussole ce qui rend possible cette dissolution actuelle des ancrages historiques, ces aberrations anthropologiques que sont les PMA, la GPA, cette tyrannie républicaine qui ne rêve que de purger l’imposteur qui ne se laisse pas bercer par ses illusions.

Le livre de Philippe PICHOT-BRAVARD ne nous parle pas simplement de la Révolution française. Ou plutôt il le fait si bien qu’il nous met en miroir le reflet de la France révolutionnaire : la France postmoderne animée comme les révolutionnaires d’antan par un desir de régénération qui a bien plus à voir avec une tragique dégénérescence….

1 réflexion au sujet de “« Régénération » ou dégénérescence ? Réflexions sur la Révolution à partir du livre de Philippe Pichot-Bravard, La Révolution française”

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