Affaires extérieures, Chroniques

La question ukrainienne, la cristallisation d’un nouvel état géopolitique ?

Les événements qui se déroulent en ce moment en Ukraine paraissent dégager des tendances fortes qui cristallisent une nouvelle ère géopolitique. On sent des mouvements tectoniques profonds qui, après le chaos intellectuel et politique que fut la gestion mondiale de la pandémie, font apparaître une carte géopolitique jusqu’alors latente. 

Russie et Ukraine se livrent avant tout une bataille historique et culturelle, la mère de toutes les batailles. Vladimir Poutine, lundi 21 février, dans une déclaration consécutive à des heurts répétés dans les zones de Donetsk et Lugansk, a mentionné que l’Ukraine n’était pas « seulement un pays voisin mais une partie de notre propre culture ». Ce faisant, le Président de la Fédération de Russie ne se situe plus sur un plan stratégique et géopolitique mais sur un terrain historique et politique, sur le terrain de la légitimité du peuple ukrainien à se revendiquer et se vivre comme tel. Il sort de l’approche géopolitique post-1991 considérant l’Ukraine comme l’ « étranger proche » pour adopter une vision plus tsariste considérant que l’Ukraine est У-краина, c’est-à-dire au bout, au bord de la Russie. Ainsi, Vladimir Poutine ramène la création de l’ « Ukraine moderne » à la politique soviétique, accusant de surcroît les communistes d’avoir, avec la chute de l’URSS, en 1991, « brisé la Russie historique ». Cette déclaration inquiétante sur la russité intrinsèque de l’Ukraine met fin à une série de malentendus et fonctionne comme révélateur de la politique menée jusqu’à présent par le Président Poutine : la légitimité de la présence russe sur l’ « Ukraine »  qui est une terre, une entité historiquement datée mais aucunement selon lui une Nation avec les critères ethniques, politiques, historiques qui devraient la constituer. On se souvient que pour l’annexion de la Crimée en 2014, Vladimir Poutine s’est appuyé sur l’organisation par le Parlement criméen d’un référendum demandant si les criméens étaient « favorables à la réunification de la Crimée avec la Russie dans les droits de la Fédération de Russie ». Avec 96,7% de réponses favorables, la Russie a justifié cette adhésion par la légitimité démocratique certes mais aussi par le caractère très majoritairement russophone de la population, comme si le référendum avait réparé une appartenance illégitime et validé une mise en cohérence entre l’appartenance politique et l’appartenance culturelle. Le fait majeur – et préoccupant – de cette déclaration est le recul de la doctrine de l’ « étranger proche » au profit d’une politique de restauration d’un Empire, encore éclaté, mais dont l’éclatement, quoique frappé du sceau du droit international, est la rémanence d’une profonde injustice à l’égard du peuple russe : si telle est la démarche de Poutine, désormais, qui peut être sûr que les autres pays de l’ « étranger proche » ne seront pris dans la même logique ? 

Vladimir Poutine vient de demander au Parlement d’approuver la reconnaissance de l’indépendance des séparatistes russes à savoir la République populaire de Donetsk et la République populaire de Lougansk. Ce faisant, il déroge au Protocole de Minsk du 5 septembre 2014 et surtout aux accords de Minsk II du 11 février 2015 assurant la restauration des frontières de l’Ukraine à l’Est. Loin de se contenter d’une reconnaissance formelle, il vient de ratifier des accords d’amitié et d’entraide, l’entraide pouvant être militaire et laissant peser une sérieuse menace de conflit. Une fois Volodymyr Zelensky parvenu au pouvoir en 2019 et souhaitant réactiver les accords de Minsk II, Vladimir Poutine s’est attaché à accorder des facilités pour l’obtention de la nationalité russe aux Ukrainiens séparatistes pro-russes, tissant ainsi une toile dont on voit les effets politiques aujourd’hui.

L’opposition de la Russie aux Etats-Unis, à travers l’Ukraine, cristallise des tensions géopolitiques qui vont au-delà et qui sont lourdes de menaces. Vladimir Poutine redoute plus que tout l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, qui contreviendrait à un engagement pris en février 1990 (« L’OTAN ne s’étendra pas d’un pouce vers l’Est ») et qui ruinerait surtout le glacis traditionnel et protecteur des ex- Républiques soviétiques. Il est préoccupé aussi par la stratégie indo-pacifique des États-Unis, entérinée notamment par l’alliance militaire tripartite AUKUS (Australie, United Kingdom, United States) signée en septembre 2021 qui vise à contenir l’expansionnisme chinois en mer de Chine méridionale. Cette alliance AUKUS est une réponse à la politique chinoise One Belt, One Road (OBOR), les « Nouvelles Routes de la Soie » destinée d’abord à créer une route maritime sécurisant les chaînes d’approvisionnement de la Chine vers le Pacifique, la Russie, le Moyen-Orient, l’Afrique et l’Europe. Or, commencent à apparaître des convergences géopolitiques entre la Chine et la Russie. La Russie estime pouvoir tirer profit de cette politique des Nouvelles Routes de la Soie qui replace son « étranger proche » – Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan, Tadjikistan, Kirghizstan – au cœur d’un réseau d’oléoducs et de gazoducs, économiquement et stratégiquement essentiels.  A quelques heures de l’ouverture des Jeux Olympiques de Pékin, le 4 février 2022, Xi Jinping et Vladimir Poutine ont approfondi cette convergence d’intérêts et lui ont donné une direction nouvelle. Le Président russe a qualifié la relation avec la Chine d’une « qualité sans précédent », ce qui demeure un trait de rhétorique diplomatique traditionnelle. Mais les deux dirigeants sont allés plus loin en dénonçant le caractère « déstabilisateur » de l’OTAN et de l’AUKUS. Ils ont rappelé leur opposition à tout élargissement de l’OTAN, faisant ainsi de la question ukrainienne le nœud gordien des tensions entre l’Occident et l’Orient. La Russie, comme le dit Peter Frankopan dans les Nouvelles Routes de la Soie, se plaît depuis le fiasco américain en Irak, en Afghanistan puis en Syrie, à jouer à la puissance stabilisatrice. Elle considère que les Etats-Unis sont restés idéologiquement coincés dans une logique de guerre froide alors qu’il s’agit de poser les bases d’un monde nouveau. La déclaration commune de Xi Jinping et de Vladimir Poutine acte l’entrée des affaires internationales dans une nouvelle ère. Il s’agit d’afficher des vues convergentes sur la gouvernance planétaire, la nécessité d’un monde multipolaire, en se posant en leaders d’un monde « post-occidental » (Le Monde, 5 février 2022). Cette déclaration entre en singulièrement résonance avec celle de Sergei Lavrov, le ministre russe des affaires étrangères le 28 avril 2018 : « L’Occident se comporte toujours comme s’il décidait de toutes nos affaires ici-bas. Par bonheur son heure est passée ». Un bloc Etats-Unis, Canada, Australie, Europe sous l’égide de l’OTAN paraît désormais faire face à un bloc Russie, Chine, pays traditionnels des anciennes Routes de la Soie et pays des Nouvelles. Nous semblons assister plus qu’à un nouveau Yalta, à une sorte de Traité de Tordesillas postmoderne réglant un partage du monde en sphère d’exploitation économique et d’influence civilisationnelle. Et l’Ukraine, malheureusement, est un des pays sur la ligne de partage…

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