Chroniques

McKinsey Gate ou Davos Gate ? L’indépendance de la France vendue à la découpe… 

L’Affaire McKinsey qui secoue l’exécutif est emblématique de la voie politique que la France est en train d’emprunter.

McKinsey & Company, comme de nombreux cabinets de conseils tels Accenture, Boston Consulting Group, CapGemini, Roland Berger ont été conduits à assister la Haute administration dans la prise de décisions importantes pour la conduite de l’État ou à apporter une expertise à travers des audits ou des plans de modernisation. McKinsey France a apporté son expertise sur la Révision Générale des Politiques Publiques, entreprise par Sarkozy en décembre 2007, qui avait pour vocation de restructurer les services de l’État afin de les rationaliser, les rendre plus efficaces et plus efficients. McKinsey a participé au programme de dématérialisation de l’Etat destiné à développer l’administration numérique (dématérialisation des actes, numérisation à travers impôts.gouv etc…). Le cabinet de conseil a participé entre 2007 et 2010 à la Commission pour la libération de la croissance française (la « Commission Attali » dont Emmanuel Macron fut rapporteur-adjoint). Il a offert son expertise à la commission Marescaux sur l’avenir des CHU  créant les Instituts Hospitalo-Universitaires (IHU) afin de stimuler les performances en recherche biomédicales. 

Or, ce que l’on appelle le McKinsey Gate repose essentiellement sur deux points : 

Tout d’abord, une optimisation fiscale démesurée rapportée par un article du Canard enchaîné : « L’incroyable myopie du fisc français ». McKinsey France verse des redevances (« prix de transferts ») à la maison-mère afin de couvrir les frais relatifs à l’utilisation de la marque, l’assistance, les frais d’administration. Rien d’illégal là-dedans. Problème : les bénéfices, réalisés en France et normalement taxés, resurgissent sans passer par la case fisc dans la maison mère américaine, au Delaware, « Eden financier », paradis fiscal « où l’on trouve plus de sociétés que d’habitants ». Le régime des prix de transferts est pourtant théoriquement encadré par la loi, soumis à des vérifications pointilleuses par la DGFiP, surtout lorsque la maison-mère siège dans le Delaware. Entre optimisation fiscale et évasion fiscale, il n’y a qu’un pas que McKinsey France semble avoir déjà franchi.

Ensuite, le directeur associé de McKinsey France, Karim Tadjeddine, a déclaré sous serment devant la commission d’enquête sénatoriale, le 18 janvier 2022: « Nous payons l’impôt sur les sociétés en France et l’ensemble des salaires sont dans une société de droit français qui paie ses impôts en France ». Or, l’enquête des sénateurs auprès de Bercy atteste que le cabinet McKinsey n’a pas payé d’impôts sur les sociétés en France depuis au moins 10 ans, ce qui constitue de la part de Tadjeddine un faux témoignage relevant de l’article 40 du Code de procédure pénale. Emmanuel Macron, interrogé sur cette affaire, invoque les procédures des marchés publics et demande « s’il y a des preuves de manipulation, que ça aille au pénal » invoquant bien maladroitement l’article 40 du CPP !…

Qu’ il y ait ou non sur ces questions un McKinsey Gate, à vrai dire, importe peu. Le vrai enjeu est le rôle de ces cabinets de conseil et ce que cela dit des transformations délétères de la puissance publique et de l’indépendance de la France. Derrière McKinsey France, se cache l’Etat creux de Davos France, derrière le McKinsey Gate, la possibilité d’un Davos Gate.

Cette affaire n’est en effet n’est que la partie immergée de l’iceberg.

La  Commission d’enquête sénatoriale du 17 mars 2022 relative à l’influence des cabinets de conseil sur les politiques publiques, présidée par le sénateur Arnaud Bazin (rapporteur : Eliane Assasi) a mis en lumière un « phénomène tentaculaire ». Le rapport subdivise les prestations des cabinets de conseil en deux catégories : les prestations de conseils intégrant une forte composante stratégique et celles ayant une visée technique essentiellement informatique. Or, de 2018 à 2021 les dépenses globales de conseil ont été multipliées par 2,36 passant de 379,3 millions d’ € à 893,9 millions d’ €. La part des prestations stratégiques est passée de 152,5 M € à 445,6 M € soit une multiplication par 3 ! 

La Commission d’enquête s’est intéressée à la gestion de la crise covid. « Des pans entiers de la gestion de crise, nous dit-elle, ont été sous-traités à des cabinets de conseil ». Pas moins de 68 commandes ont été passées pour un montant total de 41,05 M € . La campagne vaccinale entre novembre 2020 et le 4 février 2022 a été confiée à McKinsey notamment pour l’organisation logistique (étude de scénarii pour la distribution des vaccins), productions d’indicateurs de suivi (pilotage de la campagne vaccinale), analyse sectorielles (campagne de rappel 3ème dose), gestion de projet (restructuration de la « task force vaccins » sic !). On le voit, McKinsey a fourni toute la base technocratique de la gestion covid en obéissant, non à des objectifs sanitaires et encore moins au bien commun, mais à une commande dont l’objectif avait été fixé par l’exécutif : la politique du tout vaccin pour tous. 

L’interface entre les cabinets de conseils et les fonctionnaires de l’État ne se déroule pas toujours dans une parfaite harmonie comme le montrent les méthodes « disruptives » souvent infantilisantes exprimées dans un globbish caricatural et assez ridicule pour peu que l’on ait fréquenté cet univers. Le rapport évoque plaisamment la « République du post-it », l’objet phare des séances de brain-storming.

Les prestations, comme on pouvait s’y attendre, concernent les points des politiques publiques les plus en phase avec le Grand remplacement et la dissolution de la puissance publique. Le rapport évoque l’intervention de Wavestone à l’OFPRA pour réduire les délais de traitement des demandes d’asile pour une somme coquette de 485818 € (si vous payez 4000 € par an, il vous faudrait trois vies pour payer cette prestation…). Mieux. McKinsey a réalisé une prestation de 496 800 € pour réfléchir sur l’avenir du métier d’enseignant. Pour réformer le système scolaire et rehausser nos pitoyables résultats en mathématiques et en lecture ? Non, pour préparer un colloque à l’UNESCO, finalement annulé, et pour étudier les critères de rémunération au mérite des enseignants ainsi que la « gouvernance des établissements scolaires »…

L’intervention croissante des cabinets de conseil pose non tant des problèmes judiciaires ou fiscaux que des questions politiques en termes tout d’abord de lisibilité de l’action publique. Le rapport sénatorial évoque le devoir de discrétion des consultants dans un titre révélateur « Behind the scene ». La scène est le théâtre démocratique, la sphère du choix, le service public. Les coulisses, ce sont les commandes de l’État à une entreprise privée qui réalise une prestation selon des méthodes, une vision, une stratégie d’influence peu compatible avec l’intérêt public et le bien commun. Elle aura recours à des stratégies tout à fait valables dans le domaine commercial, industriel, dans un univers concurrentiel où il s’agit de faire émerger chez son client une plus-value par rapport à un concurrent. Mais les stratégies employées, le rapport sénatorial le montre bien, sont désastreuses lorsqu’il s’agit d’opérer des arbitrages fins, des conflits d’intérêts comme en connaît une communauté politique. Par exemple, la stratégie vaccinale a dévoilé une stratégie de division du peuple français, délétère pour l’amitié et l’unité politique, faisant du non-vacciné, le concurrent du vacciné, à confondre, à contraindre, à exclure du champ public. C’est la vocation même de l’Etat qui pervertie dans ce recours systématique.

De plus, l’utilisation des cabinets de conseil renforce l’effet technocratique qui a une influence notable dans la désaffection des Français pour les affaires publiques. Les instruments intellectuels et stratégiques du cabinet de conseil tournent autour de l’optimisation et relèvent de la gouvernance par les nombres. Ce qui est efficace et efficient pour une entreprise ou un client privé ne l’est pas pour les politiques publiques. L’inflation technocratique entretient une dévalorisation de la conduite de l’Etat, transforme le dirigeant en gestionnaire et emporte dans cette décadence l’ensemble du personnel politique qui n’est plus que l’ingénieur qualité d’un processus dicté par des experts habités par l’efficacité d’action et non par le souci du bien commun incomparablement plus vaste et plus complexe. Dévalorisation de l’action publique, déconsidération du personnel politique, démotivation démocratique, tout cela ne relève-t-il pas d’une stratégie davocratique destinée à substituer l’impolitique à la politique, la davocratie à la démocratie, l’expertise supposée du « sachant » au choix des peuples ?

En outre, l’influence des cabinets de conseils mettent en jeu l’indépendance de la France. Les cabinets de conseil concernés par les appels d’offre ont pour la plupart leur siège social à l’étranger :  McKinsey, Boston consulting Group, Bain, aux Etats-Unis, Accenture (ex-Andersen consulting) en Irlande, Roland Berger en Allemagne, Capgemini, Wavestone en France. Or, le rapport sénatorial a étudié la répartition des dépenses en prestation stratégiques par ministère en 2021 : sur les 445,6 M €, 21,2% des dépenses sont réalisées par le ministère de l’Intérieur, 19,6% par le ministère des Finances, 18,2% par le ministère des Armées, 13% pour la transition écologique, autant de ministères qui couvrent des affaires de nature régalienne engageant l’indépendance de l’État. En l’occurrence, l’État donne à ces sociétés de conseil l’accès à des données qui peuvent être sensibles, voire confidentielles et qui peuvent engager la sécurité de l’État. 

Cette interpénétration entre les politiques publiques et les cabinets de conseil privés relèvent enfin du « capitalisme des parties prenantes » souhaité par Klaus Schwab dans Covid-19, la Grande réinitialisation. Ainsi, n’assisterions-nous pas, plus qu’à un scandale de corruption ou d’évasion fiscale, au scandale de la réinitialisation de l’action politique, à un changement d’échelle de l’action publique menée non plus au niveau national, le périmètre démocratique, mais au niveau mondial. Le cabinet de conseil, à la clientèle transnationale, est le coordonnateur de ces différentes politiques publiques comme on l’a vu dans la politique sanitaire. Il est l’éclaireur, le stratège et l’ingénieur, grassement payé, d’une gouvernance mondiale et sans doute demain d’un nouvel ordre mondial. 

C’est peut-être la leçon la plus importante qu’il convient de tirer de ce sinistre épisode.  

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