Chroniques

28 janvier 2019 : Au nom de la liberté ou Le vrai visage de Marianne – Pour en finir avec l’idéologie républicaine (5) par Eleuthère

 

vers12_gros_001f« …et qu’on ne vienne pas nous dire que tout ceci a une importance relative, qu’il s’agit d’un symbole suranné : car, de la Révolution française et de sa Terreur, à la Guerre du Golfe, à celle des Balkans, en passant par Hiroshima et par les divers génocides des deux derniers siècles, c’est toujours sur l’autel de cette Liberté-là qu’ont été perpétrés lesdits sacrifices purificateurs, lesquels sont devenus des immolations massifiées.[1].  Bertrand Acquin

 

L’un des dommages collatéraux du rationalisme moderne est assurément d’avoir fait perdre le sens de la pensée analogique et symbolique. Lorsque la pensée et la matière se tournent le dos et s’ignorent, tout le registre du signe en est appauvri, pour risquer de finir dans le simple signal, dont l’informatique contemporaine montre tout le vaste champ d’application, mais avec la contrepartie de rendre massivement aveugle sur ce qu’est vraiment la pensée et la connaissance.

Cette perte n’est pourtant que partielle. Héritier de la pensée magique du Quattrocento, chassée de l’avant-scène par la révolution scientifique, un certain symbolisme, pour perdurer, s’est réfugié dans l’ésotérisme, dont les loges diverses ont toujours fait abondant usage, de manière en apparence paradoxale puisqu’elles sont censées parler au nom de la raison du rationalisme.

Les Républicains proviennent avant tout, on le sait, des sociétés de pensée et des loges maçonniques. Ils ont donc fait usage de cette pensée symbolique ad extra, pour le peuple, à travers un ensemble de symboles appelés à représenter la République, ou même la France. Tels sont notamment le coq dit gaulois pour cette dernière, et pour la République cette femme longtemps anonyme, que l’on finit par baptiser mystérieusement du nom de Marianne. De manière remarquable, l’on ne sache pas qu’il n’y ait jamais eu de réelle pédagogie autour de ces symboles. Faut-il en conclure que leur diffusion a vocation à imprégner les esprits en exerçant sur eux une sorte d’action subliminale, à la manière des talismans magiques ?

Leur exégèse est pourtant du plus grand intérêt.

0640Institutionnalisé seulement sous le gouvernement provisoire de de Gaulle en 1945, le coq est dit gaulois, et on lui attribue de rappeler les origines gauloises du peuple français. L’arrière-plan de cette conception officielle est la querelle sur les origines, où ce peuple était opposé aux nobles de provenance franque, mythologie politique moderne d’abord promue par la noblesse et qui fut dans un second temps retournée contre elle par ceux qui ont considéré que les nobles opprimaient le peuple en question. Ce fut le début de la valorisation des Gaulois, qu’amplifiera la Troisième République, et qui fut donc repris incognito sous la Quatrième (on peut supposer que les Français avaient alors autre chose à penser…)[2]. Sans entrer dans cette querelle vaine, rappelons toutefois que le coq n’a rien de spécifiquement gaulois, étant un symbole très largement partagé dans les cultures païennes antiques ; qui plus est, les Gaulois ont eu un bestiaire diversifié, dans lequel le sanglier jouait un rôle beaucoup plus grand que le coq. Oiseau de lumière annonciateur du jour, très lié comme tel aux pratiques divinatoires et à la médecine, oiseau d’Esculape, le coq est aussi un symbole guerrier : donné en exemple par Thémistocle, il représente Nergal, le Mars assyrien, divinité infernale, et chez les Scandinaves, le coq rouge Fjalar annonce le ragnarok, la fin du monde et le crépuscule des dieux. C’est donc un symbolisme pluriel, mais où domine un jour martial, auquel peuvent renvoyer les traditionnels combats de coqs, mais aussi un certain chant révolutionnaire et belliciste[3].

Plus intéressante encore est cette mystérieuse femme, souvent dépoitraillée, qui symbolise la République. Son nom officiel lui a été donné en même qu’était institué le coq, en 1945 : Marianne, dont l’origine est rien moins que claire. On la voit parfois dans une chanson révolutionnaire, mais le rapport n’a été fait qu’en 1976, et il a tout d’une reconstruction a posteriori. L’essentiel reste que le personnage resta longtemps anonyme. Mais il correspond pour une part à cette déesse Liberté qui trônait place de la Révolution, l’ancienne place royale, où se faisaient les exécutions publiques, et où ont coulé des flots de sang, pendant qu’on instituait à Notre-Dame de Paris le culte de la Raison.

0006bEn 1849, un timbre-poste représente une femme avec une couronne faite d’épis et de grappes, qui rappelle les dons de la cornucopia : il s’agit de Cérès, déesse des moissons, la version romaine de Déméter. Le timbre sera réimprimé dès 1870, et définitivement à partir de 1871.

En 1903, Cérès disparaît au profit d’une mystérieuse semeuse, qui se retrouvera longtemps sur les pièces de 1 franc. Cette semeuse poursuit le symbolisme agraire, mais est coiffée d’un bonnet phrygien, censé rappeler ses origines révolutionnaires.

Ainsi Marianne, n’est-elle que la métamorphose de Déméter, dont le nom pourrait signifier étymologiquement soit « la terre mère » (gé-meter), soit, par contraction, « la mère du peuple » (démos-meter), ce qu’est censée être Marianne dans la symbolique républicaine.

Cette étymologie nous rappelle que Déméter est une divinité chtonienne, qui fut à l’origine une divinisation de la Terre. Si elle symbolise l’abondance agricole, elle est en même temps mère de Perséphone, femme d’Hadès et déesse des enfers. Sa propre mère est Cybèle, la grande mère des dieux, qui est sous divers noms la plus grande déesse orientale dans l’antiquité, et symbolise la force sauvage de la nature. Originaire de Haute Phrygie, la patrie du bonnet phrygien, que porte Marianne, ses amours avec Attis seraient l’origine des mystères orphiques et orgiaques. En même temps, Cybèle est parfois conçue comme divinité androgyne, se suffisant à elle-même.

Ajoutons que Déméter est aussi la mère de Ploutos, le dieu de l’abondance, qu’elle symbolise donc la prospérité économique, et que selon le dictionnaire de Larousse, au XIXe siècle, elle fut transformée en déesse législative réglant les mœurs de la vie. Ce qui n’est pas sans rappeler cette sœur jumelle de Marianne qu’est la femme de la statue de la Liberté, symbole elle aussi maçonnique, donnée aux Etats-Unis par la France en 1886, qui porte un livre de la loi, et dont le flambeau censé éclairer le monde est donc sans doute à comprendre comme d’origine tellurique.

Que conclure de ce syncrétisme mythologique porté par Marianne, et sa sœur, variations sur un même thème ? Nous nous contenterons quelques remarques, sous forme de pistes de réflexion pour une étude qui reste en vérité à faire.

Tout d’abord, le retour à la mythologie antique est en général compris comme apparenté à une forme de folklore républicain, certes anti-chrétien, mais somme toute en lui-même innocent. Pourtant, plusieurs signes convergent pour lui dénier cette innocence. La reprise de la symbolique païenne n’a pas toujours été anti-chrétienne, les siècles médiévaux l’attestent suffisamment. Néanmoins, si le symbolisme révolutionnaire se rattache à une tradition, c’est, ainsi que nous l’avons dit, à celle de la pensée magique remise à l’honneur à la Renaissance. Il y a derrière cette pratique de l’image toute une conception de l’action sur les esprits.

Rappelons par ailleurs que le chef de file des Républicains au XIXe siècle, Edgar Quinet, affirme expressément qu’il ne saurait y avoir d’ordre politique durable sans un fondement religieux, s’inscrivant en cela dans la lignée de Rousseau. Et il critique la “Grande Révolution“ pour n’être pas allée assez loin en ce sens, ce que n’aurait pas renié un marquis de Sade.

On doit donc affirmer que la “religion républicaine“ n’est pas qu’une plate figure de rhétorique, et que la figure de Marianne, parmi d’autres choses, opère comme un véritable talisman chargé d’informer les esprits, de leur donner une forme.

Or, de quoi s’agit-il de les informer ? De quoi est porteuse cette Marianne Cybèle et Déméter, sinon du culte de la Terre, d’un retour à la nature, lié au culte orgiaques que les libertins certes ne renieraient pas ? Et une nature sombre, liée aux enfers, que menace toujours la stérilité, ce que signifie son autosuffisance androgyne, et dont la fille est engloutie dans les entrailles de la terre. Une nature qui régente les mœurs par ses lois terrestres, et qui, mère de la richesse, entend sans doute qu’on lui rende aussi un culte.

En même temps, on ne peut qu’être frappé de l’inadéquation apparente du symbole. Que les Révolutionnaires aient choisi un symbole agricole peut se comprendre ; que leurs descendants républicains l’aient perpétué à l’âge de l’industrie moderne est sans doute déjà, au premier abord, plus curieux. Après tout la technique moderne n’a pas pour fonction de révérer la nature, mais de lui extorquer ses secrets en la mettant à la question, selon la vue programmatique et prophétique de Francis Bacon.

Mais que les uns et les autres aient voulu exprimer avec cela d’une part la Raison, d’autre part, et surtout, la Liberté, cela ne peut qu’interroger. Déméter n’est pas Athéna ; elle n’incarne pas la sagesse. Quant à la liberté, elle est donc reportée à la divinité allégorique romaine, créée de toutes pièces pour les besoins de la politique impériale romaine, coiffée d’un bonnet phrygien, et tenant une branche de laurier : c’est sans aucun doute l’inspiration première des révolutionnaires. Cette liberté est donc guerrière, elle n’est que la personnification artificielle de la politique impérialiste. On comprend qu’elle réclame son lot de morts, et qu’elle soit associée au coq guerrier.

L’association avec le culte de la nature est possible : il faut alors comprendre que la liberté républicaine, c’est, d’une part, sur le plan moral, le retour enfin licite à l’orgiaque et au culte de la richesse, d’autre part, sur le plan technique, le vol enfin réussi des secrets de la nature, que symbole la flamme prométhéenne qui trône à Rhode Island.

La République est sans doute un démon. Elle est assurément, à tout le moins, une idole qui, sous couvert de liberté, réclame son dû de victimes, c’est-à-dire de vaincus sacrifiés. Victimes sanglantes : soldats des champs de batailles hier, et peut-être demain, enfants sacrifiés dans le sein de leur mère aujourd’hui. Mais victimes aussi spirituelles que sont les générations livrées à l’ignorance, aux paradis artificiels, aux divertissements de tous ordres dont le seul but est de faire oublier que notre véritable patrie n’est pas la terre et l’élémentaire sans forme. On ne se “libère“ pas à moins de la véritable liberté, celle des enfants de Dieu.

Eleuthère

[1]Bertrand Acquin, Ce soir l’Apocalypse Il était temps !, éditions de l’Age d’Homme, 2006, p. 194. – Nous nous inspirons de cet ouvrage aussi remarquable que déroutant pour l’essentiel des réflexions qui suivent.

[2]Sur cette querelle qui fait suite à l’effacement du mythe des origines troyennes des Francs, cf. Karl Ferdinand Werner, Histoire de France, Les origines, Le livre de Poche.

[3]Sur ce symbolisme du coq, cf. Le Bestiaire du Christ, de Louis Charbonneau-Lassay, Albin-Michel, 2006, p. 128 sq.

 

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