Chroniques

De la société liquide à la société minérale 

Si l’on voulait saisir la logique du davoscène, il conviendrait de distinguer trois périodes. Tout d’abord, l’ébranlement de l’ancien monde décrit par Patrick Buisson par la déflagration 68 et sans doute le Concile de Vatican II.

Vient ensuite le temps de la société liquide décrite par Zygmunt Bauman qui suit la Chute du mur de Berlin et qui opère une liquidation savante et orchestrée de tous les murs porteurs traditionnels de la civilisation européenne : tenues débraillées, égalitarisme pédagogique, numérisation progressive, dématérialisation des échanges monétaires, création du concept fourre-tout de « culture », immigrationnisme et sans-frontiérisme dont le Pacte mondial sur les migrations de 2018 fut le couronnement, idéologie « woke » et Cancel culture, théorie des genres, levée des barrières douanières économiques, altération de la monnaie et explosion de la dette. Tout se liquéfie et cette liquéfaction est « heureuse ». Se mettent en place ainsi les mantras du Cercle de la Raison, du Forum de Davos, de la mal nommée Union européenne : liberté de circulation des biens, des capitaux et des personnes. On célèbre alors les vertus du mouvement et la plupart des dirigeants élus dans les années 2010 le sont lorsqu’ils se proposent de promouvoir cette mobilité universelle, lorsqu’ils chantent les vertus d’Erasmus, du libre-échange, de la dématérialisation de tout. La société liquide fut la société de l’individu, mesure de toute chose. Voici l’homme de John Rawls dans Théorie de la Justice, une abstraction, un modèle désincarné, une entité sans ancrage et sans histoire. Il s’est installé dans un droit liquide, un Etat de droit qui s’est très vite mué en Etat des droits, invivable, communautarisé, fractionné à l’infini, un espace de conflits insurmontables, un état de guerre par textes interposés. Rien n’a plus échappé à l’Empire du droit et cela a introduit une violence médiatisée certes mais inouïe entre les hommes. La société liquide était viciée car fondée sur un individualisme invivable et une conception intenable et conflictuelle de la liberté. La situation devenait anarchique et menait à l’impasse. 

Les élites davocratiques, une fois de plus, ont compris cette aporie avant tout autre. Depuis la « fenêtre d’opportunité » qu’a représentée la pandémie de covid-19, il semble s’être produit un basculement idéologique et politique dont nous commençons à peine à entrevoir aujourd’hui les conséquences pratiques. Tout Huron pourrait en effet à bon droit se demander : mais que se passe-t-il en Occident aujourd’hui ? Qu’est devenue la société liquide, l’Etat de droit qui en était la marque de fabrique ? Quelques faits éloquents.  En Lettonie, le Parlement letton a voté mi-novembre une loi qui empêche les députés non-vaccinés contre le Covid-19 de voter, de participer aux débats et de toucher un salaire (Le Figaro, 14/11/2021) : one man, one vote, exit ! En Autriche, après la politique plutôt libérale de Kurtz en manière de vaccination, le sinistre Chancelier – démissionnaire – Schallenberg souhaite que la vaccination ait un statut obligatoire à partir de février 2022 (France info, 2 décembre 2021) et a posé un projet de loi dans ce sens : l’homme abstrait, le citoyen universel, c’est terminé : il y a désormais une double citoyenneté sur un même sol. En Allemagne, la Chancelière sortante Merkel – qui n’en aura décidément pas loupé une – et son successeur Olaf Scholz ont décidé un confinement de facto pour les non-vaccinés, leur interdisant l’entrée de magasins dits «  non essentiels » , restaurants et lieux de loisirs (Les Echos, 2 décembre 2021). Le nouveau Parlement devrait se pencher sur la possibilité d’une vaccination obligatoire pour février 2022, décision inouïe en Allemagne où aucune vaccination n’a un caractère obligatoire. Le principe Erga omnes est de fait obsolète. L’Italie, qui reste orfèvre en la matière, met en place un « Super passe sanitaire » lorsque le schéma vaccinal est accompli et un passe de seconde zone qui permet de se rendre au travail, dans les commerces essentiels, dans les transports : une adaptation perverse du principe Cuique suum. En Australie, Howard Springs, le camp de quarantaine qui fait beaucoup parler de lui, entre fact-chekers bienveillants, travail d’ information (BBC, 1er décembre) ou de réinformation (blog de Liliane Held-Khawam, 3 décembre 2021) : l’hôpital laisse place à un camp… 

Nous avons semble-t-il d’ores-et-déjà quitté la société liquide qui n’a été qu’un moyen pour Davos de dépouiller l’homme de ses repères, de ses ancrages, de sa mémoire. Fini le processus de « mondialisation » liquide. Place au mondialisme et à sa société minérale qui paraissent en être non l’antithèse mais le prolongement presque nécessaire.  

En France, l’intervention, le 12 juillet, du sordide Macron a été le point de bascule vers la société minérale. Tout a été fait pour en mettre en scène la transition : regard bleu métallique, visage impassible, nous avons eu un Président inorganique, ce jour-là, le témoin vivant et annonciateur d’une ère nouvelle, celle de la froide et aveugle technocratie, clairement assumée.

Les premiers jalons avaient été posés avec la « distanciation sociale » imposée dès les premiers confinements. Les masques, gestes barrières, gels hydro-alcooliques ont constitué les accessoires et les rites visant à déconstruire la sociabilité traditionnelle. Le contact est devenu anxiogène, la distance étant une garantie contre la circulation du virus. Le « distanciel » est désormais le modus vivendi d’une société qui remet en question les codes de sa propre sociabilité. Avec les gestes barrières ont été posées les premières pierres de cette sociabilité minérale fondée sur une distanciation salvatrice, une maîtrise permanente du périmètre de sécurité entre les hommes. 

Puis, s’est invitée la vaccination de masse prônée par tous les gouvernements occidentaux à de rares exceptions (le Brésil par exemple). Cette vaccination de masse, attestée par le détestable le QRcode du Passe sanitaire, témoigne d’un basculement inouï dans l’approche de l’homme et de la médecine. Fini l’écoute du corps, la spécificité du diagnostic, l’individualisation du traitement : place à la massification, à l’uniformisation, la standardisation des corps qui fait disparaître de fait le patient pour y substituer un artefact sanitaire, le « cas suspect ». Cette massification modifie l’acte médical lui-même. La proscription des traitements préventifs ou administrables dès les premiers symptômes de la maladie a bien montré que la massification sanitaire était la seule méthode acceptable pour répondre à la pandémie. La technocratisation de la médecine en fait une maintenance prédictive des corps, une sorte d’usinage sanitaire qui n’a plus rien à voir avec le Serment d’Hippocrate. Il s’agit d’une conception mécaniste du corps qui préside à une maintenance sanitaire 4.0.

Le propre de la 4ème Révolution industrielle, comme l’a maintes fois proclamé Klaus Schwab, est la fusion du physique, du biologique et du numérique. Si le cerveau de l’homme est considéré comme obsolète, si sa fragilité essentielle n’est plus la marque de sa nature mais un défaut que la technologie doit compenser et corriger, si son seul rêve est désormais de devenir autre que lui sous prétexte d’être augmenté, l’homme n’a plus d’autre vocation que celle de se déserter, de se laisser remplacer par son double artificiel. L’homme liquide, aléatoire, imprévisible, parfois désespérément chaotique il est vrai, l’« inquiétant » de Martin Heidegger doit laisser sa place à un homme minéral, un cyborg, une donnée c’est-à-dire autre chose que l’homme. Si l’on ne voit pas dans la Grande réinitialisation, l’amorce de ce processus pourtant déjà tangible avec les QR Code, le tracing, le tracking, alors, nous ne comprenons pas ce qui se passe autour de nous. Au mouvement fluide dans un espace liquide, s’est substitué un mouvement cadencé, fragmenté au rythme des frontières intérieures et des points de contrôle innombrables qui rythment désormais notre vie de data-citoyen : sites, restaurants, lieux de loisirs, hôpitaux. Tout est check-point, scan, vérification dans un espace désormais quadrillé qui n’a plus rien de liquide et qui a tout d’un panopticon numérique.

La société minérale, c’est enfin le passage des ancrages territoriaux, des souverainetés historiques à un nouvel ordre mondial. La Grande réinitialisation a sa géopolitique. Il s’agit de désancrer les peuples, d’opérer une recomposition des souverainetés pour en dépouiller les nations et transférer le pouvoir décisionnel selon une logique de régionalisation comme le proposait Klaus Schwab dans Covid-19 La Grande réinitialisation. Les collusions entre les élites politiques, économiques et financières, dont le prix de l’Atlantic Council remis par Ursula Von der Leyen au PDG de Pfizer, Albert Bourla fut un révélateur, montrent la coexistence de deux temporalités parallèles : la temporalité démocratique, le théâtre électoral qui se joue à l’échelon des nations et des collectivités territoriales et la temporalité davocratique, celle qui  correspond à l’échelon décisionnel réel, l’échelon de la « raison », de la « conscience » et de la « science », composé de personnes souvent nommées, cooptées, jamais élues et rarement entendues. C’est le cœur de la machinerie mondialiste, imperméable à l’irrationalité supposée des peuples, le creuset d’un saint-simonisme mondialiste qui valorise une expertise élitaire. C’est un bloc compact, monolithique, plus que jamais en sécession, qui estime avoir vocation à régner sur les destinées du monde pour se perpétuer et s’éloigner des « déplorables ». 

Les signes de cette société minérale en cours de constitution sont nombreux : distanciation, massification, technocratie, mutation délétère de la médecine, transformation de l’homme en données, complexe humain de n’être une machine, nouvel ordre mondial. Nous ne pouvons nous aveugler sur ses signes qui sont anthropologiques mais aussi politiques avant d’être sanitaires. Nous entrons dans une période de débat public. Il est évident que tout programme politique qui ne proposerait des solutions que pour résoudre les problèmes posés par la société liquide passerait à côté de l’actualité. C’est aujourd’hui la société minérale qui nous pose des défis énormes et que nous devons affronter sous peine de condamner les générations futures à des chaînes irréfragables. 

5 réflexions au sujet de “De la société liquide à la société minérale ”

  1. Approche intéressante dans ce long billet de blog. Le contrôle ( au sens français) se joint au control ( sens anglais) pour aller vers plus de déterminisme. C’est une façon de hâter la prédiction marxiste, en quelque sorte. Plus que minérale, j’aurais dit cristalline, c’est à dire ordonnée. Les cristaux liquides ont l’amusante propriété de laisser passer la lumière en fonction de la polarisation électrique. L’analogie avec ce qui se passe est amusante, tout polarisés que nous sommes par la soupe médiatique qui nous est concoctée chaque jour. À propos de menu, d’ailleurs, Monsieur Bauer vient de sortir un gros bouquin sur le sujet, histoire de nous ramener à notre pansée plutôt que de nous laisser penser. Allez, j’arrête ici. Merci pour votre pensée intéressante.

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  2. La perspective de cette société minérale est hélas plausible ; c’est une suite logique. En fait, le monde serait bientôt un gigantesque ordinateur où chaque être humain ne serait qu’une microparticule hormis les informaticiens, concepteurs de cette machine infernale. On a aperçu de la résistance à cette ignoble évolution mais aussi beaucoup de veulerie de la part de ceux qui voulaient sauver leurs vacances. On a aussi vu les contre-pouvoirs fantoches faussement à l’œuvre avec quelques réserves de principe formulées mollement pour sauver leur face mais pas leur honneur. Bref, il faut et il faudra encore compter sur nous-mêmes. Des mouvements d’opposition existent bien mais sont éparpillés. Pourtant, leur action n’est pas négligeable et c’est à organiser, intensifier et développer mais la prise de conscience, certes réelle a du mal à s’étendre tant le lessivage des cerveaux est puissant. Mais cela tient aussi, à ces millions d’existences gavées d’aides sociales incapables aujourd’hui de la moindre autonomie vis-à-vis d’un État Moloch. Pourtant, au plan individuel, c’est sans doute le seul chemin ; celui qui consiste à reconnaître que l’État ne nous veut pas bien et qu’il faut avoir le courage de lui « non » et de ne plus se soumettre ni obéir à ses injonctions paradoxales. Mais çà peut être très long. Les Allemands de l’Est ont connu cela pendant 40 ans et les Russes pendant 70. Sur l’échelle d’une vie humaine, c’est énorme ; à l’échelle d’un peuple, c’est peu car ces régimes autoritaires ont un talon d’Achille : ils s’effondrent sur eux-mêmes. La cause en est le désengagement de l’intérieur de leurs forces vives à savoir les femmes et les hommes de vertu dont les qualités et le travail sont ignorés et méprisés et qui sortent du jeu. Tôt ou tard, ces sociétés ne peuvent s’appuyer que sur les fainéants, les voleurs et les criminels qui s’engraissent aux dépens des autres.

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