Affaires extérieures, Chroniques

A quoi l’Europe joue-t-elle dans le conflit russo-ukrainien ?

Si Vladimir Poutine a pris l’initiative d’une intervention en Ukraine et qu’il en a expliqué historiquement, stratégiquement la motivation, force est de constater qu’à regarder ce conflit avec une loupe trop étroite, on risque d’en rater le véritable enjeu. 

Après une avancée militaire et notamment une allusion par le Président russe de la mise en alerte des forces de dissuasion, le dimanche 27 février, l’Europe a renforcé ou mis en place une série de sanctions : gel des réserves de la Banque centrale russe placées dans l’Union européenne, gel des actifs détenus par le Président et son entourage proche, exclusion des banques du système de messagerie et de transaction Swift, suspension des exportations de technologies européennes, espace aérien européen complètement bouclé le 27 février, fermeture des médias russes d’information (RT et Spoutnik) vraisemblablement mercredi, suspension du projet de gazoduc Nord Stream 2. Ces sanctions économiques sont coordonnées avec les États-Unis, le Canada, le Royaume-Uni et le Japon notamment, afin d’affaiblir l’économie russe et de favoriser un retournement de l’opinion. Outre que les sanctions se retournent très souvent contre ceux qui les imposent, elles furent accompagnées ces derniers jours d’une série d’évènements qui donnent un éclairage nouveau sur les intentions des Occidentaux. 

Le ministre de l’Économie français, Bruno Le Maire, a exprimé l’objectif de ces sanctions : « Nous allons provoquer l’effondrement de l’économie russe ». Si le terme employé relève de la stratégie militaire, l’ « effondrement » attendu semble susciter une forme de jubilation destructrice. Un lointain écho au « Nous sommes en guerre » de son patron en mars 2020 laisse penser que nous abordons un temps de conflictualité forte, recherchée, assumée, exprimée dans un désordre protocolaire surprenant du reste. Dimitri Medvedev, président de la Russie de 2008 à 2012, s’est empressé de remettre l’éconoclaste français à sa place : « Watch your tongue, gentlemen ! And don’t forget that in human history, economic wars quite often turned into real ones”. Le message a été reçu mais le mal est fait. On sent qu’il faut une guerre et que les mots, inconséquemment prononcés, creusent eux-mêmes les tranchées. 

Ursula Von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a pris une initiative tout aussi irresponsable, le dimanche 27 février, déclarant à propos des Ukrainiens : « Ils sont des nôtres » inscrivant ainsi l’avenir de l’Ukraine dans une démarche d’adhésion à l’Union européenne. Volodymyr Zelensky, jouant, lui, son jeu, a exprimé un désir d’adhérer à l’Union européenne selon une procédure accélérée. Si ce vœu reste de l’ordre du slogan, les procédures étant extrêmement complexes, il vient, dans une coordination parfaite entre Zelensky, Von der Leyen et Borell, saper la doctrine de l’ « étranger proche » qui restait une ligne infranchissable y compris pour les puissances de l’OTAN. A noter : la scénographie, ce mardi 1er mars, de l’ intervention effectuée par la présidente du Parlement européen mettait en regard deux drapeau (UE, Ukraine) dont les couleurs, presque identiques, créaient un effet de miroir assez saisissant.

A quoi l’Europe joue-t-elle donc ? Et l’ensemble de l’Occident avec elle ? 

Pendant deux ans, il ne faudrait pas l’oublier, l’Occident a brillé par le choix de la déraison : le « narratif » du Covid, avec ses confinements, sa propagande, ses conflits d’intérêt, sa soumission imposée aux peuples, a durablement discrédité le récit de l’épopée démocratique occidentale. L’Occident a surtout mis en place un théâtre de la guerre où l’ennemi était invisible (le virus) et a conduit à une conflictualité de basse intensité à l’intérieur même des peuples, renforçant une forme d’inimitié politique qui a conduit à dissoudre la cohésion des États-Nations. 

L’instance d’initiative dans cette affaire de sanctions russes est, de fait, l’Union européenne. Ce n’est ni la voix de la France, ni la voix de l’Allemagne qui parle dans ce conflit. La médiation entreprise par Emmanuel Macron a été faite au nom de la présidence française de l’Union européenne. C’est l’Union européenne, fait inédit, qui a décidé de fournir pour 450 millions d’euros d’armes à l’Ukraine, se comportant ainsi au mieux, en dirigeants irresponsables, balançant des armes qui tomberont entre on ne sait quelles mains, au pire en groupe mafieux dans la plus pure tradition du trafic d’armes par la criminalité organisée. La prépondérance prise par l’Union européenne paraît s’inscrire dans la stratégie de « régionalisation » (Klaus SCHWAB, Covid-19 : la Grande réinitialisation, p.123) portée par une « réinitialisation géopolitique » que le président du FEM de Davos appelle de ses voeux. L’intervention de Vladimir Poutine en Ukraine est un véritable Kairos pour accélérer cette tendance et pour pratiquer une Union Sacrée, non plus au niveau de l’Etat-Nation comme lors de la Première Guerre Mondiale mais, par cercles, au niveau européen et plus globalement occidental, l’OTAN reprenant une vigueur nouvelle comme instance régulatrice de cet ensemble. Cette rhétorique guerrière, et ce souci évident d’alimenter militairement et médiatiquement cette guerre me paraissent être le signe qu’elle offre une occasion inouïe d’affaiblir le « nationalisme toxique » des Etats-nations et de faire avancer les nécessités d’une politique intégrée. Votre identité contre votre sécurité. Votre souveraineté contre une dissuasion collective et efficace. Tel semble être le deal sous-jacent proposé par « l’Empire du mensonge », qui soutient la guerre du peuple ukrainien… contre le peuple ukrainien lui-même dans un cynisme consommé. L’Occident veut mettre fin aux Etats-nations et favoriserait l’identité nationale ukrainienne ? Illusion que tout cela. Il s’occupe avant tout de lui-même et reprend un narratif que la nature capricieuse du virus l’a obligé d’abandonner.

Poutine mène cette guerre, aussi terrible soit-elle et elle l’est, pour des raisons géopolitiques :  faire reculer l’ôtant, celui qui a, d’après un article de Der Spiegel, pourtant pris le 6 mars 1991,  par la voix des ministres des affaires étrangères américain, britannique, français et allemand, l’engagement écrit de ne pas s’élargir vers l’Est pour assurer une sécurité commune en Europe centrale et Orientale. Si ce texte est authentique, et si sa force contractuelle est réellement contraignante, que penser des 12 adhésions entre 1999 et 2009, notamment les PECO, de celle du Montenegro en 2017, de celle de la Macédoine du Nord en 2020 ? On ne peut faire l’économie de cette problématique pour juger de la sincérité des actions de soutien entreprises par l’Europe et l’ensemble de l’Occident sur ce théâtre tragique d’opérations. 

L’Europe joue avec le feu et poursuit un narratif tragique qui nous conduit au désastre si les mots ne retrouvent pas du poids et du sens. Une saine diplomatie ne peut se construire sur du sable, sur le mensonge. La guerre, si. Elle y trouve même son essentielle nourriture…

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