Chroniques

Lettre ouverte à M. Vincent CESPEDES suite à son article « https://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20180717.OBS9835/yallah-pourquoi-il-devient-urgent-de-fraterniser-avec-les-migrants.html

LETTRE OUVERTE

 à M. Vincent CESPEDES suite à son article « Yallah ! Pourquoi il devient urgent de fraterniser avec les migrants » paru dans L’Observateurle 17 juillet 2018

article à lire ici

 

Paris, le 28 juillet 2018,

Cher Monsieur,

Vous avez publié dans L’Observateur un article qui a attiré mon attention et éveillé mon intérêt. Disons-le tout net. Je suis catholique, monarchiste et favorable à un contrôle des frontières, à une remigration pour les immigrés non naturalisés qui enfreignent la loi sur le territoire national. Le destin veut que nous nous évitions. Et pourtant, c’est aussi vous et les vôtres avec lesquels je souhaite débattre en espérant peut-être en convaincre parmi vous.

Votre texte a un mérite certain. Il contient une forme d’éloquence appréciable, celle de la conviction, voire de l’aveuglement mais qui est belle justement parce qu’elle est aveugle et dont la poésie même ne pourrait d’exprimer sans cet aveuglement. Ce texte est aussi convaincu et éloquent qu’ il est marqué du sceau de l’erreur politique et je vais essayer de vous en faire la démonstration.

Vous faites du migrant une icône (le « Migrant »), une allégorie de la souffrance terrestre qui serait victime de « violences policières » incessantes et répétées. Renseignez-vous auprès des forces de polices que vous condamnez et vous verrez qu’elles ont des instructions objectives pour justement ne pas intervenir brutalement et de manière inhumaine à l’égard des migrants, ce qui leur empêche précisément de maintenir l’ordre public. Une forme de culture anarcho-marxiste vous conduit à penser que la police est forcément dans l’ « arbitraire », dans la violence dans l’  « enfermement » alors que son action découle du contrat social républicain que vous chérissez certainement plus que moi- même…

Vous évoquez ensuite ce fameux principe de fraternité. Je dois dire qu’en ce moment il a un succès phénoménal. Le Conseil constitutionnel dans sa grande sagesse en a fait un principe désormais opposable et vous convoquez ce principe non sur cette assise juridique – qui après tout provient d’une autorité crédible !… –   mais sur l’autorité de sœur Emmanuelle que vous évoquez à de nombreuses reprises dans votre article. C’est ce point qui, je dois dire, m’a le plus intéressé et reflète si vous me le permettez la perversion actuelle de la gauche. En tant que catholique, croyez-vous que je sois satisfait de défendre la fermeture des frontières, de refuser l’hospitalité et de, peut-être Dieu seul le sait, déroger à la charité qui est une des vertus théologales dont un chrétien ne peut se départir ?

Simplement par responsabilité politique, je me vois dans l’obligation de distinguer les deux ordres. Celui du cœur que vous invoquez souvent, même « cette souveraineté des cœurs » une formule à la fois belle et ridicule, ridicule de sa beauté et belle de son ridicule. Cher Monsieur, si nous réfléchissons dans l’ordre politique, nous ne sommes pas dans le registre des cœurs justement mais dans le croisement de la raison et du cœur même dans le déchirement de la raison et du cœur. C’est cela qui rend le travail politique si difficile. Précisément le cœur est anti-politique ou « politicophobe » si vous me permettez cette expression comme on nomme « hydrophobes » des matériaux qui ne laissent pas passer l’eau.

Lorsque vous dites que « l’urgence de l’avenir, c’est d’accorder l’asile permanent à tous les réfugiés qui en font la demande », vous convoquez une fraternité abstraite, désincarnée, automatique, irréfléchie si je puis dire, une utopie inefficace qui rassemble des hommes qui n’ont ni le même passé, ni la même mémoire, ni la même poésie, ni le même présent ni le même avenir. Vous oubliez qu’on ne peut pousser sans racines, et que faire cause commune demande du temps et non la spontanéité d’une migration et même d’une naturalisation. Adopter un pays, c’est long. C’est un parcours de famille comme l’ont fait les immigrés espagnols, portugais ou polonais qui ont francisé leur prénom parfois même leur nom, supprimant une tilde lorsque cela trahissait l’origine ibérique. Ou donnant un prénom du calendrier chrétien pour dire au pays qui vous a accueilli « merci ». Vous m’avez accueilli, je vous servirai corps et âme.

Vous parlez a contrario d’un « bain de Jouvence à domicile » en disant que « la France est vide, n’en déplaise aux malthusiens ». Non elle n’est pas vide. Ses villes sont hypertrophiées vous le savez très bien et ses campagnes sont désertées en effet mais ce n’est pas la même chose. Avec près de 9% de chômeurs nos capacités d’accueil économique sont limitées et c’est un chiffre exceptionnellement haut en Europe. L’appel d’air que vous lancez est socialement, politiquement, culturellement irresponsable.

Vous distinguez et c’est bien « gentil » les « yallah ! » allègres et transcommunautaires et les « Allahu akbar ! » fanatiques et sanglants. Vous vous laissez transporter par un unanimisme bien compréhensible en ces temps de tensions intercommunautaires mais vous oubliez que les « yallah » et les « allahu akbar » sont les revers d’une même pièce. Un musulman qui dit « Allahu akbar » c’est normal. Il croit en un Dieu qui a transmis le Coran tel quel sans la médiation de la parole humaine. Le Coran a été transmis en langue arabe, la langue de Dieu, contrairement à la tradition chrétienne qui ignore la langue de Dieu. Ainsi comment un musulman pourrait-il accepter le régime du relativisme, des droits de l’homme, de l’individu-roi alors que sa religion lui apprend exactement l’inverse, la fusion entre la loi de Dieu et la loi des hommes. Pensez-vous que les personnes de culture musulmane lorsqu’ils arrivent sur nos terres oublient comme par magie les fondements théocratiques – car c’est la vérité – de leur culture ?  Si vous croyez cela, vous êtes naïf et la réalité vous fera très vite déchanter. Si vous le souhaitez, c’est à dire si vous souhaitez la dissolution de la civilisation chrétienne très bien mais il faut l’assumer et le dire tel quel !

Enfin vous parlez de la vertu du mouvement. « Le mouvement ou la mort »  dites-vous dans une formule qui n’est pas sans efficacité rhétorique. « (L)’avenir de l’humanité sera migratoire ou ne sera pas » sent son Malraux du XXIème siècle. Sauf que cette aspiration à la mobilité universelle vous ne pouvez la faire à moitié ou aux trois quarts. Si vous la faites pour les hommes, vous devrez la faire pour les capitaux, et les biens. C’est d’ailleurs par eux que cela a commencé.  Cela porte un nom : c’est l’idéologie libérale que vous combattez pourtant avec tant d’ardeur. La libre circulation des biens, des capitaux et des personnes.  Si c’est ce que vous voulez, vous avez toute votre place à la Commission européenne ou au Parlement européen. C’est exactement ce qu’ils souhaitent. Ils attendent impatiemment des gens comme vous pour faire naïvement leur promotion. Je ne parle pas des grands groupes mondialisés pour lesquels votre idéologie est du pain béni puisque c’est aussi … la leur.

Quant à moi, je ne veux pas cette mobilité universelle. Cette « aventure de vivre » qui conduit à la mort en mer n’est que la promotion irresponsable d’un nomadisme universel. Sauf que vous avez aujourd’hui une fracture entre les populations nomades qui ont en effet les moyens de la mobilité et les populations sédentaires qui sont forcées à l’immobilité. Que vous le vouliez ou non, que cela vous plaise ou non, ce ne sont pas les plus pauvres qui émigrent vers l’Europe. Ils ont simplement les moyens de rêver à un meilleur destin que dans leur pays sur fond l’idéalisation de l’Europe et d’encouragement coupable des pays européens à l’immigration. Les pauvres eux restent au pays et les pauvres de chez nous subissent de nouveaux arrivants qui viennent les remplacer dans les faubourgs, dans les cités de sorte qu’ ils se replient vers cette France périphérique comme l’a analysé Christophe Guilluy.

Ainsi la fin de votre article devient une homélie, une prière même : « Ceux qui fuient un environnement impossible ne vont pas polluer le nôtre, mais le respecter peut-être plus que nous-mêmes et nous apprendre à mieux le respecter. » C’est de la logique, c’est de l’idéalisme, c’est un rêve mais en aucun cas ce n’est de l’observation, de la réflexion, de la politique. Le réel est cruel. Les associations humanitaires elles-mêmes jettent parfois l’éponge devant les brutalités de certains migrants pas plus tard que la semaine dernière d’ailleurs. On ne peut plus vivre tous dans des mondes parallèles. Pour trouver des solutions, nous devons partager les diagnostics. Or manifestement encore aujourd’hui, j’ai l’impression que nous n’avons pas les mêmes yeux, que nous ne partageons pas le même monde.

Notre monde est pourtant une fabrique tayloriste d’exilés, de déracinés. Nous les laissons s’ arracher à leur terre, à leur racines, à leurs familles pourtant si importantes pour les communautés africaines par exemple. Nous parquons ces gens dans des lieux laids, uniformément laids qui deviennent insalubres, qui s’islamisent si bien que plus personne d’accueille plus personne. Plus personne n’est chez lui. L’idéologie désastreuse du cosmopolitisme et de l’universalisme sans-frontiérisme a aboli l’ici et l’ailleurs, le « chez moi » et le « chez toi » pour masquer la recolonisation qui est à l’œuvre dans certains quartiers.

Cela va vous déplaire. Je le sais bien. Mais c’est la vérité. C’est la vérité de ceux qui ne lisent plus l’Observateurdepuis longtemps et qui s’accrochent à leur patrie puisque c’est le seul bien qui leur reste. Le lyrisme est une qualité et je suis le premier à considérer qu’il faut réconcilier le lyrisme et la politique. Mais pas celui-là. Pas le lyrisme du mouvement, le lyrisme volage de l’indétermination, de l’air et du coeur. A cela, je préfère une politique de la terre, de l’enracinement, l’ « intelligence du cœur » comme dit Alain FInkelkraut.

J’aimerais que la gauche – car c’est une force politique incontestable du pays – comprenne que l’humanisme qu’elle défend est catastrophique dans ses effets. Transposé en politique, en action publique, cet humanisme se transforme en une barbarie évidente où tout le monde devient étranger, remplaçable, interchangeable. Son langage ne dit plus le réel, le tragique du réel. Foncièrement individualiste et communautariste, cette gauche dissout le lien social. Libérale, libertaire, elle a abandonné le monde ouvrier, le monde paysan, ces gens qui ont tant attendu d’elle. Elle a même théorisé leur abandon au profit des communautés électoralement rentables.

Consciemment ou non, voilà tout ce à quoi vous appelez dans votre article. Ce monde-là, je n’en veux pas ni pour moi ni pour les générations à venir. Et je souhaiterais que ceux qui vous liront et vous approuveront puissent au moins entendre une voix dissonante et réfléchir un peu, en connaissance de cause…

Je vous prie d’agréer, cher Monsieur, l’expression de mes salutations respectueuses.

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