Institutions, Lecture

Trois mythes républicains à partir de Philosophie de la Royauté d’Yves-Marie ADELINE

 

UnknownYves-Marie ADELINE propose dans Philosophie de la Royauté un traité politique destiné à dresser les principes du bien commun. L’ouvrage ne s’attache pas à penser les institutions d’une éventuelle monarchie mais il s’emploie à analyser les principes politiques solides sur lesquels elle doit se fonder.

Yves-Marie ADELINE rappelle en conclusion de son ouvrage les trois régimes identifiés par les Grecs : monarchie, aristocratie et démocratie et leur formes respectives corrompues : la tyrannie, l’oligarchie et la démagogie. Force est de constater d’emblée que les formes corrompues dégagées par les Grecs se trouvent rassemblées dans la postmodernité politique. La démagogie est consubstantielle à la séduction électorale où les impératifs budgétaires, la sécession des territoires, le remplacement du peuple ne sont jamais évoqués pour épouser une rhétorique révolutionnaire et progressiste qui nous engage à quitter un ancien monde pour un monde nécessairement  nouveau et meilleur. L’oligarchie est visible de tous à travers la nouvelle « aristocratie » des jeux et du spectacle au service de l’homo ludens et festivus. C’est aussi et surtout les « élites mondialisées » évoquées par Christopher LASCH et à sa suite par Christophe GUILLUY notamment dans No society qui concentrent les richesses, le pouvoir d’influence et sont les véritables forces agissantes et décisionnelles dans un monde ordonnée à un nouvel ésotérisme : celui de l’économisme et de l’algorithmie. La tyrannie enfin qui n’est pas le tyrannos possédant un pouvoir absolu mais la tyrannie d’un système machiavélien, une tyrannie douce qui prive les peuples de leur droit fondamental à la continuité historique par des choix politiques désastreux en termes de politique éducative, migratoire, favorisant l’hébétude et le remplacisme. Yves-Marie  ADELINE rappelle fort à propos ce substrat politique grec car nous y retrouvons le miroir tragique de notre Occident décadent et prêt à la soumission.

Comment en sommes-nous arrivés là ? Yves-Marie ADELINE nous donne une clé de lecture passionnante. Notre situation est le produit d’un cycle politique qui arrive à épuisement parce qu’il est fondé sur des mythes politiques dévastateurs. Parmi ces mythes que l’auteur expose et déconstruit à merveille, trois d’entre eux ont retenu notre attention en ce qu’ils sont représentatifs de la crise républicaine sourde ou patente que nous vivons.

Le premier d’entre eux est la « volonté générale » de ROUSSEAU qu’Yves-Marie ADELINE étudie avec une approche qui n’est pas sans faire penser à celle de Jacques MARITAIN dans Les Trois Réformateurs. La conscience est douée d’un « instinct divin » avec lequel l’homme de ROUSSEAU est miraculeusement en connexion permanente comme le dit Yves-Marie ADELINE  :

« On remarquera que l’anthropologie développée par les Lumières ressemble à s’y méprendre à une théologie. C’est la vérité de la raison souveraine et commune qui me rend libre ; si ma volonté n’a pas concordé avec la volonté générale, laquelle procède bien plus que d’une somme de volontés individuelles mais d’une sorte d’éther de la conscience instinctivement divine, c’est que je n’ai pas usé convenablement de ma raison, de la raison ».

Et l’auteur de citer ROUSSEAU « Quand donc l’avis contraire au mien l’emporte, cela ne prouve autre chose sinon que je m’étais trompé, et que ce que j’estimais être la volonté générale ne l’est pas ». Autrement dit, la volonté générale devient autonome au sens étymologique du terme. Elle se pose et s’impose à elle-même ses propres lois en dehors de tout critère extérieur à elle. Il s’agit donc de forcer les hommes à être libres en se conformant à la volonté générale qui détermine ce qui est bien et ne se détermine pas en fonction de ce qui est bien. De là à dire que c’est ainsi que se définit la liberté moderne, il n’y a qu’un pas. Déterminer par l’arbitraire de la volonté le bien et le juste. La Terreur tomba jusqu’à la caricature et le forfait permanent dans le piège de ce mythe de la volonté générale : « accoucher le peuple de sa liberté », malgré lui s’il le faut. Celui qui s’oppose à la volonté générale a raisonné autrement que ce qu’il aurait voulu. Croyant employer sa raison, il a produit de l’irrationnel d’où la psychiatrisation possible de l’opposition dans les systèmes politiques fondés sur ce présupposé, des régimes communistes du XXème siècle jusqu’aux démocraties libérales du XXème et XXIème.

Le deuxième mythe est la constitution.

Yves-Marie ADELINE rappelle l’étymologie de constitution, cum-statuere, établir ensemble. La constitution est une œuvre collective, ancrée dans l’histoire, installée par une assemblée « constituante » qui va énoncer, constater des principes (souvent des préambules) et articuler les rouages des pouvoirs publics en fonction de ces principes. La constitution contient plusieurs ambiguïtés : émergeant du public, elle confond le bien public et le public lui-même. Elle n’est pas l’éclaireur du public, lui préexistant ou étant extérieure, elle n’en est que le miroir, une sorte de projection immanente si bien que les constitutions, contrairement à leurs ambitions, résistent mal au temps. La légitimité politique, après laquelle court tout régime, est donnée par cette co-construction qui devient légitime simplement parce qu’elle se déclare légitime d’où l’importance de l’appartenance depuis 1971 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen au bloc de constitutionnalité. La légitimité se déclare et cet acte de déclaration la constitue pour ainsi dire dans une circularité tautologique.  Elle crée même une mystique du pouvoir et sacralise la Cité elle-même. Yves-Marie ADELINE étudie le phénomène de sacralisation de la cité d’Athènes que la Révolution va se réaccaparer pour justifier toutes les entreprises , même injustes, par la seule vertu d’une citoyenneté commune et idéalisée.

Yves-Marie ADELINE y oppose l’institution, in-statuere, établir en soi. L’institution est la légitimité du pouvoir extérieure dans le temps et dans l’espace. Il cite les Pensées de PASCAL qui affirment que la légitimité définie par l’hérédité est la seule indiscutable et évite les maux tragiques de la division. Yves-Marie ADELINE rappelle de surcroît un des principes essentiels des Lois fondamentales françaises, l’ « indisponibilité du pouvoir » et plus particulièrement de la Couronne. L’institution est l’incarnation de ces Lois fondamentales à la confluence du politique, de la morale et du sacré. Le souverain n’est que le dépositaire du pouvoir. C’est un bien qui ne lui appartient pas et à ce titre, il est au service de son peuple, de la Couronne, de Dieu. On a connu tyran plus féroce ou plus menaçant…

Le troisième mythe est la séparation des pouvoirs.

Yves-Marie ADELINE revient sur un des piliers du système républicain démocratique : la fameuse séparation des pouvoirs exprimée par MONTESQUIEU dans De l’Esprit des Lois.

L’homme et le pouvoir sont en dissonance selon les bases anthropologiques des Lumières. De MACHIAVEL à MONTESQUIEU, le pouvoir ainsi conçu est d’essence satanique comme le décrit Jacques MARITAIN dans Humanisme intégral. Le pouvoir porte en lui-même quelque chose de malfaisant qu’il convient de diviser. Il faut diviser le Diviseur… Si les anarchistes répondront à cela par l’exclusion de tout pouvoir du champ de la vie politique, MONTESQUIEU considère que  « (p)our qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir ». (De l’Esprit des Lois, livre IX). Alors que Jean BODIN dans Les Six Livres de la République – excellemment étudié par Guilhem GOLFIN dans Souveraineté et désordre politique (Paris, Le Cerf, 2017) – évoque l’indivisibilité de la souveraineté, MONTESQUIEU théorise une bien instable et improbable séparation des pouvoirs » : dans le système politique actuel, cette séparation est rigoureusement impossible. L’exécutif n’exécute pas les lois mais est bien souvent à leur origine. Le Parlement lorsque sa majorité correspond à l’orientation de l’exécutif, est même l’exécuteur de la légalité préparée par le prétendu exécutif… ! Quant au judiciaire, il est producteur de normes à travers la jurisprudence comme le montrent l’importance normative des arrêts du Conseil d’État ou des décisions du Conseil constitutionnel. Yves-Marie ADELINE évoque d’ailleurs avec un certain humour la « proposition » de loi émanant du Législatif et le plus ferme « projet » de loi émanant de l’Exécutif.

Cette conception politique procède selon Yves-Marie ADELINE d’une anthropologie fallacieuse. Lorsqu’il paraît corrompu, le pouvoir manifeste la corruption des hommes et n’est pas corrompu en lui-même. La séparation des pouvoirs est un mythe qui n’intègre pas dans la pensée politique la double nature de l’homme, nature pécheresse, adamique et habité par la Memoria Dei comme le dit Saint-Augustin dans le Cité de Dieu. Le pouvoir n’est pas foncièrement corrompu ou corrupteur. L’homme qui l’exerce, lui, l’est. La modernité qui est fondée sur cet hiatus entre l’ homme et le pouvoir perpétue cette fausse anthropologie et par là même une fausse conception du pouvoir.

Cet excellent ouvrage offre des instruments théoriques pour un regard lucide sur nos constitutions républicaines et pour envisager avec confiance l’institution politique d’une monarchie dont il essaie rapidement de tracer les contours institutionnels en fin d’ouvrage. Un ouvrage passionnant  qui dégage une définition suffisamment solide du politique pour affronter les vendeurs d’illusion postmodernes, les bonimenteurs du républicanisme laïcard et les faussaires de la démocratie remplaciste.

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