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Les inquiétants signaux faibles de l’après-confinement 2 – Sur l’économie

L’après-confinement : nous n’en sommes malheureusement pas là. La sortie de crise n’est pas actée et nous déplorons encore quotidiennement un nombre important de victimes qui montre s’il en était besoin le caractère tragique de l’histoire que nous vivons. Le Premier ministre, Edouard Philippe dimanche 19 avril 2020 lors de sa conférence de presse a lui-même évoqué  ce changement de paradigme : « notre vie à partir du 11 mai ce ne sera pas exactement la vie d’avant le confinement. Pas tout de suite et probablement pas avant longtemps ». Il a même écarté le scénario de la simple parenthèse, que refermerions comme un mauvais rêve une fois passée la crise – mot valise dans lequel nous mettons tout et n’importe quoi. Le premier ministre a suggéré un effet transformateur de cet épisode, profond et durable.

UnknownEdouard Philippe a présenté le mardi 28 avril son plan de déconfinement. A cette occasion, il a proposé une stratégie de déconfinement qui révèle trois signaux économiques inquiétants : la course à la digitalisation, la permanence de l’idéal mondialiste et un économisme stérilisant.

La course inquiétante à la digitalisation

Bien sûr, l’arrêt brutal de l’activité des entreprises et des services publics a provoqué un choc d’offre inversé et un consécutif effondrement de la demande notamment dans les secteurs de la restauration, de l’hôtellerie, du BTP bien sûr, mais aussi dans celui de l’habillement, de  la coiffure et tous les commerces ou artisanat dits « non nécessaires ». La ministre du travail, Muriel Pénicaud, dénombrait le 22 avril, 10,2 millions de salariés en chômage partiel, indemnisés à 84% de leur salaire net, la mesure concernant 820 000 entreprises. Cette lame de fond considérable affecte profondément l’économie et notre rapport à la production et à la consommation en est d’ores-et-déjà affecté ou du moins modifié. Nous abordons manifestement un temps de crise économique puisque les prévisions de contraction du PIB en 2020 oscillent entre 8 et 10% selon les économistes et le Haut Conseil des Finances Publiques.

Pour faire face, de nombreuses entreprises sont déjà en train de repenser leur organisation du travail en accentuant le processus de digitalisation déjà en cours depuis plusieurs années. Celui-ci est devenu non seulement une question de plus-value ou d’optimisation mais aussi et surtout de survie. Le degré de digitalisation de l’entreprise, sa capacité à développer le « home office », le développement des « webinars » lui ont permis de supporter proportionnellement le choc de l’absence physique du salarié sur les lieux de travail. Cette restructuration du travail présente un intérêt potentiel : s’extraire de l’urgence, de l’inefficience évidente du présentiel en terme de productivité , modifier les rites chronophages comme les réunions inefficaces et interminables. Cette organisation « distancielle » peut être un moyen de casser un habitus laborandi dont l’inefficacité nous apparaissait intuitivement mais que la force des habitudes, des codes sociaux et des valeurs attachées à ces rites rendait immuables et irréfragables. Avec la dématérialisation, la productivité peut en effet s’accroître. En d’autres termes, nous allons pouvoir « produire » la même chose en moins de temps et avec moins de monde.

Cette digitalisation accrue peut d’ailleurs aller de pair avec la réindustrialisation dont la crise du coronavirus a mis en valeur l’extrême nécessité ne serait-ce que pour sortir de la dépendance de pays comme l’Allemagne, les États-Unis, la Chine qui ont des politiques industrielles ambitieuses voire agressives. Le modèle de l’usine 4.0, sur les tablettes depuis 2011 ou du moins 2013 s’est accéléré depuis 2015 par des synergies entre les acteurs académiques et technologiques mais n’a pas encore permis à la France de reconstruire un tissu industriel performant et différenciant.

Naturellement, les nuages lourds s’amoncellent.  Cette crise va engendrer une opération nettoyage dans le monde du travail sous couvert d’urgence sanitaire, de rationalisation nécessaire, de dématérialisation, de survie d’entreprise en termes de trésorerie notamment. Le chômage partiel a malheureusement valeur – je le crains – de répétition générale pour tester la viabilité de l’entreprise sans tel ou tel salarié. Sur le mois de mars, le chômage (catégories A, B et C) a spectaculairement crû de 3,1%, une hausse que l’on n’avait pas connue depuis 2009 et la ministre du travail s’accorde à dire que l’année 2020 sera historiquement difficile en termes d’emploi. Sans qu’il n’y ait de dérogation au Code du travail, l’état d’urgence sanitaire pourrait être un élément opposable décisif en Conseil des prud’hommes et faire décroître les jugements favorables aux salariés.

Si cette digitalisation est nécessaire pour la protection sanitaire des salariés et la réduction des interactions physiques, elle risque de créer deux catégories d’agents économiques : les agents à l’activité dématérialisable, digitalisable, protégés de fait des risques virologiques à venir et les agents à l’interaction forcée (commerçants, livreurs, services publics dont l’interaction est la vocation). Cette bipartition potentielle entérine une inégalité face au risque. La crise du coronavirus n’a rien amorcé. Elle simplement été l’accélérateur d’une fracturation de l’économie entre une économie fortement intégrée et digitalisée et une économie matérielle. Il ne faudrait pas assister à une dérive des continents économiques qui accentuerait le déclassement d’agents périphérisés dans un univers économique dont la valeur est exclusivement liée à la digitalisation.

Cette digitalisation a en outre un effet accélérateur sur la virtualisation de l’économie et peut accroître l’effet ciseau observé entre l’économie spéculative, financière et l’économie dite « réelle ».

Les résistances d’un mondialisme à l’agonie

L’excellent article de Pierre-Henri d’ARGENSON dans le Figaro (« Nous entrons dans une nouvelle guerre froide qui pourrait marquer notre sortie de l’histoire ») pose clairement les choix auxquels la France va être confrontée. Dénonçant l’illusion d’un grand marché global post-national, l’auteur montre que le modèle économique de l’Europe est fondé sur le transfert progressif de son industrie vers l’Asie, et une ouverture commerciale asymétrique qui a été délétère pour les pays de la zone Euro, plutôt méditerranéens, héritant d’une monnaie faible.

On ne peut que s’étonner qu’en pleine pandémie, comme le souligne Pierre-Henri d’ARGENSON, aient été négociés des accords de libre commerce peu réciprocitaires, un traité de libre-échange avec le Viet-Nam, des perspectives d’élargissement à l’Albanie et à la Macédoine du Nord, et que des politiques de sanctions aux aides d’Etat aient encore été appliquées. Cette stratégie économique de l’illusion mondialiste et du « doux commerce » reste profondément ancrée dans l’habitus mental européen et demeure le signal faible d’une persévérance dans un rêve pourtant désavoué par les revers économiques que nous subissons depuis 40 ans : endettement croissant de tous les acteurs publics et économiques, fiscalité pesante, croissance atone, mauvaise orientation des investissements.

Si « L’Europe doit se recentrer sur son marché intérieur » comme le dit Pierre-Henri d’ARGENSON, sans doute faut-il considérer la doctrine protectionniste avec un regard nouveau. L’analyse d’Yves PEREZ sur les vertus du protectionnisme est de ce point de vue éclairante et s’attache à montrer le potentiel non seulement socialement protecteur mais aussi économiquement structurant du protectionnisme lorsqu’il est appliqué sur un territoire économique et monétaire pertinent. Si l’avenir de l’Européen de 2030 est « de travailler à bas coût pour un groupe chinois », il convient de prendre le problème à bras le corps et de sortir d’un modèle économique mondialiste qui favorise la bipolarisation entre les Etats-Unis et la Chine.  Depuis 1945, quel est le destin de l’Europe ? Etre le terrain d’affrontement et d’influence ou au mieux un « tampon » entre deux superpuissances économiques, les Etats-Unis et l’URSS hier, les Etats-Unis et la Chine aujourd’hui. Sans aller jusqu’à une multipolarité, désormais inconcevable avec l’agressive politique des Nouvelles Routes de la Soie qui relève de la colonisation économique de l’Orient et de l’Afrique, sans-doute peut-on sortir de cette bipolarité en créant un pôle central, peut-être avec la Russie, qui sortirait l’Europe d’une périphérie économique humiliante et indigne. Il me semble être possible de miser sur un monde tripolaire qui pourrait avoir l’intérêt de créer un jeu d’alliances variables où un bloc eurasiatique aurait toute sa place. C’est une piste à explorer.

L’économisme : la stérilité du tout negotium

Le déconfinement exposé par Édouard Philippe a mis en valeur deux dates qui sont malheureusement emblématiques d’un économisme inquiétant pour l’esprit de cet après-confinement. Le Premier ministre a annoncé la réouverture des magasins à compter du 11 mai et la reprise des cultes et des célébrations publiques à partir du 2 juin. Cette déclaration a beaucoup agité les catholiques à juste titre au point que l’Archevêque de Paris, Monseigneur Michel AUPETIT, a fait part de son extrême déception. Le manque de respect envers les catholiques, l’ignorance évidente de l’importance des célébrations publiques pour le catholicisme, l’inanité de l’argument sanitaire, tout cela explique l’indignation de Guillaume BERNARD dans Valeurs actuelles qui évoque à juste titre une « atteinte à la vie spirituelle ».

Cette date est révélatrice d’un choix délibéré pour le negotium au dépens de l’otium. L’asymétrie des dates est le cruel symbole d’une société vouée à Mammon et au négoce, négligeant de fait toute spiritualité, en particulier celle de la religion catholique d’ailleurs puisque Pâques, l’Ascension et Pentecôte ne pourront être publiquement célébrées. Ces choix sont le symptômes d’un économisme persistant, qui assèche notre civilisation et admet les interactions pour acheter, consommer, dépenser et les refuser pour prier, communier et penser.

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