Chroniques, Ordre public et politique sociale

Les inquiétants signaux faibles de l’après-confinement 1 – Sur la justice et l’ordre public.


L’après-confinement : nous n’en sommes malheureusement pas là. La sortie de crise n’est pas actée
et nous déplorons encore quotidiennement un nombre de victimes qui montre, s’il en était besoin, le caractère tragique de l’histoire que nous vivons. Le Premier ministre, Edouard Phillippe dimanche 19 avril lors de sa conférence de presse a lui-même évoqué ce changement de paradigme : « notre vie à partir du 11 mai ce ne sera pas exactement la vie d’avant le confinement. Pas tout de suite et probablement pas avant longtemps ». Il a ainsi écarté le scénario de la simple parenthèse, que refermerions comme un mauvais rêve une fois passée la crise – mot valise dans lequel nous mettons tout et n’importe quoi. Le premier ministre a suggéré un effet transformateur de cet épisode, profond et durable.

 

UnknownNous avions fait état ici même des pistes de réflexions politiques possibles à l’issue du coronavirus. Le coronavirus a révélé en effet notre désindustrialisation, notre interdépendance avec les économies étrangères du fait de la mondialisation, la fragilité de notre tissu social communautarisé, la faible préparation de nos services publics aux situations de crise, les limites plus que patentes de la société liquide, sans-frontiériste et globalisée.

Or, nous commençons à observer des phénomènes plus ou moins latents qui nous montrent que nous nous préparons à accentuer les défaillances que la crise du coronavirus a fait pourtant apparaître.

Ainsi en est-il, concernant la justice, du sociologisme des années 70 que nous voyons réapparaître ça-et-là, chimiquement pur, avec son cortège d’explications sociales oiseuses, d’inversions accusatoires ridicules. De ce point de vue l’interview de Michel Kokoreff, paru dans Libération le 21 avril, est un concentré de tout ce que le sociologisme peut produire de néfaste pour la continuité historique de la France : les « quartiers populaires » – où le peuple français a pourtant presque totalement disparu – sont des « boucs émissaires ».  On dénonce l’« impunité »…des policiers. On affirme que la vente de stupéfiants relève d’une « économie de survie ». On n’est pas loin de légitimer des  « émeutes de la faim ». L’Etat avec ses « options répressives », sa « stigmatisation », son « islamophobie (je cite !) » délaisse des quartiers où les trafics sont, tout compte fait, plus « structurants ». Quelqu’un qui se serait endormi au milieu des années 70 ou en 1983 après la Marche des beurs, se réveillant en lisant cela, aurait pensé avoir fait un sieste d’une heure…

Avec la libération de 8000 détenus (dont 130 radicalisés islamistes ! ) en mars-avril 2020, nous assistons au retour de la doctrine pénale du fameux théoricien du droit, Marc ANCEL, « la doctrine sociale nouvelle » visant à penser le système pénal autour de la réadaptation sociale du délinquant. Ce mythe judiciaire, malheureusement toujours très structurant à l’École Nationale de la Magistrature, semble prendre une vigueur nouvelle, conforté par les déclarations hallucinantes de Christophe Castaner sur la « galère » des « jeunes » issus des « quartiers populaires ». Cette conception de l’ordre judiciaire est fort inquiétante dans la mesure où elle ravive la grille de lecture qui nous a conduits à tous les renoncements : renoncement à la proportionnalité des peines, renoncement à la punition, renoncement à l’exemplarité des peines, inversion de la culpabilité et inversion des signes où le coupable est victime et vice-versa. C’est un message social, politique, judiciaire désastreux envoyé au pays.

Le domaine de l’ordre public n’est pas mieux appréhendé.

Le vendredi 24 avril, une note de la direction départementale de la sécurité publique du Calvados indiquait qu’il n’y avait « pas lieu d’intervenir dans les quartiers à forte concentration de population suivant le ramadan » sauf pour « les atteintes aux personnes et aux biens », le directeur encourageant au « discernement » pour éviter qu’une interpellation ne provoque un « trouble supérieur ». Si la DGPN a corrigé l’effet de cette note en affirmant que la Police intervenait en tous points du territoire, cette affaire a révélé l’impuissance des forces de l’ordre dans les quartiers. Parler d’ « initiative locale incompréhensible » comme l’a fait le ministre Castaner n’évacue pas les émeutes qui se sont succédées à Villeneuve la Garenne, à Rouen et dans des points divers du territoire, le scénario étant toujours identique : faire venir les policiers pour les provoquer, les humilier, les mettre en situation de fuite. Si, comme le dit Xavier RAUFER dans son interview du 23 avril dans Sputnik, les émeutes ne durent pas, elles sont destinées à rappeler l’état de sécession des quartiers, à montrer qui y est le patron. Les réseaux sociaux ne manquent pas de faire circuler les vidéos où se joue le théâtre d’un Etat faible, paralysé par l’État de droit et ses injonctions contradictoires, intenables pour qui veut se faire respecter. Reculer, tel est la posture irrémédiable de la police qui est répétée en boucle. Ces images blessent consciemment ou inconsciemment les Français car, devant l’impuissance de leurs forces de l’ordre, ils se représentent en situation de proie et de fragilité extrêmement anxiogène. C’est collectivement destructeur.

La différence de traitement par le gouvernement des Gilets Jaunes et des émeutes des banlieues fait apparaître deux approches spécifiques voire contradictoires de l’ordre public. De leur point de vue, si l’on suit la sur-réaction de 2019 et la passivité forcée de 2020, les Gilets Jaunes mettent en danger quelque chose, les émeutes de banlieues non. Reste à savoir quoi ? Néanmoins, les Gilets Jaunes permettent au gouvernement, sans qu’il prenne trop de risque, de jouer le théâtre du parti de l’ordre. Eborgnez un délinquant des banlieues avec un Lanceur de balle de défense et vous verrez le résultat…

L’application du confinement fait pourtant apparaître de manière éclatante la coexistence en France de deux territoires, de deux droits, de deux peuples. Soit le gouvernement accepte cette situation de sécession à bas bruit et dissocie l’unité territoriale, administrative, politique, de l’unité culturelle, cultuelle et civilisationnelle. Cela permet sans doute de sauvegarder les apparences constitutionnelles, l’article 1er rappelant quand même l’indivisibilité de la République…  Mais c’est politiquement  proprement irresponsable et intenable, pour l’unité de la France même qui contrairement à la République est d’un seul bloc. La gestion actuelle de l’ordre public est fondamentale car elle renvoie aux Français et aux étrangers une image de la France. Nous sommes en tel état de déliquescence visible que cela nous dessert moralement d’abord mais aussi diplomatiquement. Pourquoi parler de la « voix de la France », lorsque celui qui est à la tête ne tient plus son peuple. C’est peut-être justement parce qu’une partie du peuple n’est plus SON peuple. Et cela est aussi un grave problème qu’il va bien falloir un jour affronter…

Nous semblons ne pas prendre le chemin d’un aggiornamento concernant les grilles de lectures politiques traditionnelles en matière de justice et d’ordre public. Cette persévérance dans l’erreur, dans l’errance qui semble malheureusement se  dessiner ne promet rien de bon pour la cohésion à venir du peuple français.

 

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