Institutions, Lecture

Notes de lecture sur le livre d’Eric ANCEAU, Les Elites françaises, des Lumières au déconfinement

Dans Les élites françaises Des Lumières au déconfinement, Eric ANCEAU s’est attaqué à un des sujets emblématiques de la période critique que nous traversons collectivement. Christopher LASCH évoquait dans une publication posthume la « révolte » des élites et Christophe GUILLUY lui emboîtait le pas dans No society (2018) ou plus récemment dans Le temps des gens ordinaires (2020) constatant une fracture croissante entre une élite mondialisée, nomade, hyperconnectée, intégrée dans la marche de la mondialisation et un peuple périphérique (français, anglais ou américain) assigné à résidence, bloqué dans la France des 80 km/h.

La livre d’Eric ANCEAU vient apporter une profondeur de champ et fournir au lecteur les éléments historiques pour analyser d’où vient cette sécession. C’est même une fresque historique remarquablement écrite qui commence au siècle des Lumières et s’arrête à la crise sanitaire. L’auteur ne quitte pas pour autant son sujet et montre comment les élites sont les causes efficientes des périodes historiques dans lesquelles elles émergent tout autant qu’elles en sont le produit. 

Eric ANCEAU cerne les origines étymologiques du terme « élites » issu du latin « eligere » : choisir. Par qui ou en vertu de quoi ces personnes sont-elles « choisies » ? Nous essaierons de saisir, dans les lignes qui suivent, les points de tension entre les conceptions de l’élite qui se sont succédé mais aussi les points de continuité parfois surprenants, excellemment mis en évidence par le livre d’Eric ANCEAU.  

Aristocratie et élite  

L’auteur montre dans le premier chapitre du livre le basculement des valeurs aristocratiques fondées sur le lignage, un modèle collectif de promotion, un rapport spécifique à la spiritualité, à la matière et au travail à un modèle bourgeois fondé, lui, sur l’identité personnelle, l’individualisme naissant, la valorisation de la rémunération contre la force de travail. La concurrence entre l’aristocratie (le gouvernement des meilleurs) et l’élite bourgeoise qui se constitue et se renforce avec TURGOT et plus encore NECKER à la fin du XVIIIème siècle, montre un moment de tension historique passionnant car c’est une conception anthropologique qui laisse place à une autre. La société d’ordre monarchico-féodal, reposant sur les communautés naturelles, la hiérarchisation des êtres et des conditions issue du Moyen Âge, l’élite confondue avec l’aristocratie issue de la noblesse et du clergé, tout cela vole en éclat non sans résistance. Avec la disparition des sujets du Roi, qui paradoxalement et en dépit de la société d’ordre, conduisait à une forme d’égalité politique, la Révolution va entraîner l’ « irruption du peuple » – nous dit l’auteur – et la nécessité de « refaire une élite ». L’ homo novus, nécessité de « régénesrence » révolutionnaire (voir les travaux de Philippe PICHOT-BRAVARD sur ce point) appelle une élite nouvelle, l’aristocratie de l’argent  dont l’émergence a été favorisée par le décret d’Allarde de mars 1791 et la loi Le Chapellier de juin 1791. « Le négociant est citoyen du monde entier et peut transporter sa propriété partout où il trouve la paix et le bonheur » nous dit l’auteur dans une phrase qui saisit en quelques mots tous les enjeux idéologiques, politiques du XVIIIème : cosmopolitisme, doux commerce, nomadisation – encore relative. Les premières germes des élites postmodernes sont déjà semés. Il n’y aura qu’à arroser de temps en temps et laisser pousser pour reprendre la métaphore végétale si souvent utilisée par les Révolutionnaires. Cette création d’une nouvelle élite implique la disparition de l’ancienne et de son symbole, l’exécution du 21 janvier 1793 étant l’acmé, le « point de non-retour », la barbarie – il faut bien le dire – représentative de cette période d’ekpurosis historique.

Ce point de non-retour n’est pas néanmoins une fuite en avant, du moins pour tous. BOISSY d’ANGLAS déclare : « Nous devons être gouvernés par les meilleurs ; les meilleurs sont les plus instruits et les plus intéressés au maintien des lois ». Il donne une définition chimiquement pure de l’aristocratie traditionnelle mais y ajoute la notion de propriété qui vient ouvrir une nouvelle période où l’élite va changer de visage : la République des propriétaires, la fondation en 1795 de l’Institut national, impliquent une distinction entre l’amateur et « l’expertise des sachants » sous l’influence des Idéologues. On retrouve cette distinction structurante dans l’élite saint-simonienne qui anime l’expansion industrielle et bancaire sous le Second Empire et sous le quinquennat d’Emmanuel Macron qui, à bien des égards, reprend cet idéal mais à travers un saint-simonisme, paradoxalement post-industriel, de la connexion, de la nomadisation, de l’expertise : la Start-up Nation est l’expression de ce saint simonisme postmoderne et le « Conseil scientifique » de la crise sanitaire a bien montré la prééminence du « sachant » et de l’ « expert » dans la prise de décision politique jusqu’à confondre progressivement expertise scientifique et décision politique…

Elite et notable 

La souveraineté nationale mythifiée sous la Révolution devient « purement formelle dans le cadre d’un gouvernement représentatif ». C’est l’émergence sous le Premier Empire du « notable », de la « notabilité » qui vient subtilement donner un sens nouveau, dévoyé, à la noblesse. Même si l’origine étymologique est commune (*gnosis = connaissance), l’inflexion sémantique et sociale est réelle. La société de la notabilité n’a rien à voir avec la société de la noblesse, héréditaire : elle désigne la société des positions acquises et solidement conservées dans une architecture pyramidale articulée sur les trois niveaux de pouvoir : la commune, le département, la Nation. Cette pyramide se construit sur le socle de « quelques masses de granit » destinées à consolider les acquis de la Révolution et à ne pas oublier l’imaginaire épique et héroïque dont Napoléon connaît la force motrice. Le Conseil d’Etat, le corps préfectoral, les régents, censeurs et actionnaires de la Banque de France , la Cour des comptes constituent cette architecture sociale couronnée par la nouvelle noblesse d’Empire, que la noblesse regarde du reste avec un mépris affiché. 

Cette société de notables ne disparaît ni sous la Restauration ni sous la Monarchie de Juillet comme le montre Eric ANCEAU en citant cette phrase de James de ROTSCHILD en 1840 : « Je me rends chez le roi que je vois quand je veux. Il a toute confiance en moi, m’écoute et tient compte de ce que je lui dis ». C’est du Bilderberg avant la lettre… Cette simple phrase vient mettre en évidence un invariant : le lien de subordination du pouvoir politique à l’égard du pouvoir économique naissant qui s’affirme avec une certaine morgue lorsqu’il s’agit quand même du Roi des Français… Louis-Philippe répondra indirectement à cela : « C’est impossible, les maîtres de forges nous dominent » faisant ironiquement écho à une phrase prononcée quelque 160 ans plus tard par François Fillon à propos de Bilderberg : « Parce que nous n’avons pas le choix : ce sont ces gens-là qui nous gouvernent ». Parallélisme saisissant dans la formulation et historiquement fructueux si l’on veut bien voir, dans le phénomène dit moderne de la « davocratie » évoqué par Renaud CAMUS, des racines plus lointaines qu’on ne le croit… 

Elite et dénotabilisation

L’avènement de la IIème République semble être un reflux de la conception notabiliaire de la société. La notabilisation est un immobilisme et les quarante-huitards paraissent installer la France dans la République. La sensiblité politique ouvriériste, l’adoption du suffrage universel masculin le 2 mars 1848, l’ouverture d’une « Ecole Nationale d’Administration » (!) – une des nombreuses tentatives…- , la création des Commissaires de la République , la transformation du député enraciné en « représentant du peuple », la présence à l’issue des scrutins du 23 et 24 avril 1848 de travailleurs manuels et petits salariés (3,6%) , tout cela contribue à modifier la sociologie politique du pays et à défaire l’ordre granitique de la société du premier XIXème siècle. Le socialisme de Mitterrand reprendra à bien des égards cet imaginaire quarante-huitard par le relèvement significatif du SMIC en 1981, la réduction du temps de travail, les lois Auroux sur le droit du travail en 1982, l’acte I de la décentralisation le 2 mars 1982, jusqu’à la dénomination des préfets. Cet effet de continuité, assez surprenant, fait de 1848 un événement structurant dans la vie politique française et traduit un désir affirmé d’horizontaliser les rapports sociaux et d’élargir le corps électoral pour que l’élite émane davantage du peuple et pour éviter l’effet de sécession ou de pyramidalisation.  

Elite et technocratie

La IIIème république fait apparaître une réalité nouvelle fondée sur une dichotomie entre l’administration et le pouvoir politique, une sorte de fracturation des élites en deux parties inégalement influentes. Eric ANCEAU cite cette phrase fameuse du duc d’AUDIFFRET-PASQUIER : « Les régimes changent, les empires tombent, mais les bureaux restent (…) un ensemble de faits qui prouvent que les bureaux sont plus forts que le ministre qui devrait les diriger ». On voit exprimé en termes clairs le phénomène technocratique, promis à un bel avenir. Cette technocratie – le terme n’existe pas encore à l’époque – a besoin d’une école, l’Ecole libre des sciences politiques crée en 1872 qui doit former des hauts fonctionnaires et créer une saine concurrence tirant l’ensemble vers l’excellence, d’où la formule du concours adopté par la plupart des ministères en 1890. La haute administration est ainsi « presque entièrement républicanisée » et ces hauts fonctionnaires se spécialisant, s’homogénéisant, donnent l’impression de constituer un nouvel « ordre ». Le Président du Conseil FREYCINET avertit en 1886 que la « liberté d’opposition n’existe pas pour les serviteurs de l’Etat », décliné pudiquement et habilement aujourd’hui par le « devoir de réserve » dans le statut général des fonctionnaires issu de la loi du 13 juillet 1983.

SI la Grande Guerre vient effacer un temps cet ordre à travers la figure du « parlementaire soldat » et par le mélange social consécutif à l’Union sacrée sous les drapeaux et l’uniforme, la guerre, comme le précise Eric ANCEAU, a modifié la gouvernance. Les modalités de l’action de l’Etat sont repensées comme le montre la réflexion d’Henri FAYOL proposant de réorganiser l’Etat selon les méthodes de management d’entreprise. Le courant réaliste des années 20-30 représenté par X-Crise importe le mot « technocratie » à la suite d’un ouvrage de Howard SCOTT (Introduction to technocracy) recourant au progrès technique et organisationnel pour résoudre les problèmes de tous ordres. Cette conception de la « gouvernance » est promise à un bel avenir : rationalisation des choix budgétaires dans les années 60, vote de la LOLF le 1er août 2001 organisant le budget de l’Etat en missions, programmes, actions, culture de l’évaluation des politiques publiques à travers le contrôle parlementaire, légistique, révision générale des politiques publiques en 2007, modernisation de l’action de l’Etat en 2012, « choc de simplification », autant de projets qui s’inscrivent dans une mythification de la « réforme » et de la « modernisation » destinées à optimiser l’efficience de l’Etat. L’évolution contemporaine des pratiques administratives saturées de process sous-optimaux, l’inflation législative, le travail bâclé d’élaboration et d’écriture de la loi montre qu’il y a encore loin de la coupe aux lèvres…

L’espace des élites : nation ou désincarnation ?

Qu’en est-il de l’élite après 1945 ? La figure écrasante du général de GAULLE (« l’intendance suivra ») et l’élite issue de la Libération constituée de « barons » animés par un « idéal de chevalerie rassemblée par un idéal fort » montre une porosité à la conception monarchique et aussi peut-être napoléonienne du rapport entre le politique et l’histoire. Le pouvoir gaulliste après 1958 est organisé en cercles concentriques et l’élite gaullienne se conforme à ce schéma. Mais parallèlement à ce schéma pyramidal, des forces sourdes de modernisation – et d’affaiblissement – travaillent l’élite française. L’élite française perd d’abord un peu de sa francité. PEYREFITTE dans Le Mal français estime que la solution aux blocages de la société passe par plus d’ «américanisation dans la formation et le recrutement des élites » dans le cadre d’un « libéralisme avancé » déjà présent dans la « nouvelle société » de Jacques CHABAN-DELMAS en 1969 mais omniprésent sous la mandature de Valéry GISCARD d’ESTAING. Cette américanisation revendiquée dans la forme et le style présidentiel, le « JFK français », s’est reconduite de mandatures en mandatures de sorte que se pose la question initiale : qui choisit les élites ? Le débat à peine amorcé mais qui devrait prendre de l’ampleur dans les mois qui viennent sur la grande réinitialisation de Davos devrait permettre de mettre en lumière le décrochage entre les élites et les intérêts nationaux. Aux élites nationales succèdent les élites internationalisées pour lesquelles l’échelon national est un costume trop étroit, trop sédentaire, sous-optimal. La fragilisation de la classe moyenne en Occident accentue cette fracture entre une classe paupérisée assignée à résidence dans le périmètre restreint de l’ «hexagone» et une élite nomade faite de personnalités affirmant sans sourciller «I’m not a french man»…

L’homo novus et la formation d’une élite nouvelle semble se reproduire à l’orée du XXIème siècle : une élite transnationale, une élite Erasmus, dont la fonction ne semble plus de conduire une nation, pas même une civilisation à sa propre réalisation. Il semble même que cette élite occidentale orchestre elle-même le récit de sa propre dissolution.

Le livre d’Eric ANCEAU ne conduit pas à ces dernières réflexions. Tel n’est pas son objectif ni ses intentions, c’est évident. Mais, par sa richesse, par son honnêteté, il permet à chacun de prendre son propre chemin dans cette question cruciale et passionnelle des élites dans un XXIème siècle décidément anxiogène. 

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