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Le Moyen Age, un portrait en creux de la Modernité à partir du livre de Georges MINOIS, Histoire du Moyen Age

Avec Histoire du Moyen Age sous-titré Mille ans de splendeurs et misères, Georges Minois fait véritablement œuvre d’historien. Il observe, sent, tourne et retourne les événements, les assemble puis finir par trancher, découpe, net, de sorte que le lecteur voit défiler le Moyen Age en ayant une grille de lecture solide et fiable pour chaque événement. 

Georges Minois considère que le Moyen Age est une succession de trois périodes : 400-1000, 1000-1300, 1300-1500.

De 400 à 1000, c’est le « temps de l’Orient » : effondrement de l’Occident en dépit de la parenthèse dorée de l’empire Carolingien, apogée de Byzance notamment sous Basile II à la fin du Xème siècle et le choc de l’Islam en expansion continue du moins de 630 à 750. 

De 1000 à 1300 s’ouvre « le temps de l’Occident », celui des crises dans le monde islamique jusqu’au XIIIème siècle où la reconquista est quasiment achevé en Espagne en 1265. Byzance est marqué par des alliances et mésallliances avec les Turcs et les Latins pendant les croisades de ces derniers. La capitale de l’Empire tombe en 1204 pour la première fois depuis 900 ans, signe d’un effritement qui ne cessera jusqu’au XVème siècle. L’Occident, lui, est en peine affirmation. Si la querelle des Investitures de 1075 conduit l’Empereur du Saint Empire Romain germanique Henri IV à Canossa le 28 janvier 1077, le concordat de Worms de 1122 répartit les spiritualia et le regalia entre le Pape et l’Empereur. Du XIème au XIIIème siècle, la primauté du Pape et de l’Empereur reste indécise, il est vrai : le Grand Interrègne consécutif à la mort de Frédéric II (1250-1273) marque l’affaiblissement de la puissance impériale et une affirmation de la puissance du Pape : plenitudo potestatis, efficacité accrue de l’administration pontificale, Licet ecclesiarum de 1265 (droit de nommer à toutes les dignités et à tous les bénéfices), contrôle de l’Italie par l’intermédiaire de Charles d’Anjou, déclenchement des croisades, envoi de missionnaires jusqu’en Chine, revenus provenant de toute la chrétienté. Saint Thomas d’Aquin considère que « la loi relève de l’ordre de la raison naturelle éclairée par la raison divine », et donne ainsi un bel équilibre entre l’ordre temporel et spirituel, la foi et la raison. La vision politique du XIème au XIIIème siècle est celle de la « pyramide vassalique » : gouverner par les liens d’homme à homme, à travers hommages et serments, plutôt que par autorité directe sur les territoires, ce qui explique comme le dit Georges Minois que les rois n’aient pas de plan préconçu de « réunion, morceau par morceau, des fiefs jusqu’au moment où le domaine royal coïnciderait avec les limites du Royaume ». 

A cette période d’équilibre, succède, de 1300 à 1500, le Temps de l’Apocalypse et l’âge de la transition. Le Temps de l’Apocalypse est marqué par un surpeuplement, dont l’Eglise même paraît s’inquiéter, par le retour des famines en 1315, par celui de la Peste en 1348, par celui des guerres, la guerre de Cent Ans de 1337 à 1453, plus multiforme qu’il n’y paraît. L’espace se militarise, la guerre chevaleresque laisse place à l’art militaire (les canons apparaissent dès 1304), l’aristocratie est dépassée et déclassée. Ce chaos laisse place à un âge de transition qui prépare l’entrée dans la Modernité. Georges Minois ne consacre pas de chapitre à cette entrée dans la Modernité mais dissémine des éléments dans son ouvrage qui permettent d’en saisir les caractéristiques déjà en place à la fin du Moyen Age. Ce sont ces éléments que nous souhaitons rassembler.

Le nominalisme 

La modernité est avant tout le fruit d’une mutation philosophique. Le nominalisme de Guillaume d’Occam (1285-1349), franciscain anglais enseignant la théologie à Oxford,  marque le divorce entre la foi et la raison qui avait assuré l’équilibre des trois siècles précédents. Pour Occam, si toute connaissance vient des sens, la connaissance théorique, fondée sur des mots et concepts, n’est qu’une construction de l’esprit : genres, espèces, tous les éléments théoriques de classification de la nature n’ont pas d’existence en eux-mêmes. Ce ne sont que des vocables. L’esprit humain ne connaît que les objets singuliers et constate leurs relations d’où la logique formelle qui établit ces relations, la science se rapprochant de la logique à mesure qu’elle s’éloigne irrémédiablement de l’être. A rebours de Saint Thomas d’Aquin, l’existence de Dieu ne peut être prouvée, il n’y aucune « voie » pour en avoir une quelconque intellection. Georges Minois explicite clairement la transition intellectuelle effectuée par le nominalisme : « A plus forte raison, on ne peut prouver la réalité des attributs divins – unicité, immutabilité, toute-puissance, infinité – puisque nous n’avons de connaissance intuitive que des contraires de ces qualités : pluralité, changement, finitude en puissance et en extension ». Le nominalisme porte en germe Descartes (« la seule existence certaine est celle qui peut être perçue intuitivement » et « mettre au point un langage formel d’une précision et d’une rigueur telle que l’erreur sera impossible »), Leibniz et la mathesis universelle, Kant (« rendre de mieux en mieux compte des apparences »), le mécanisme à travers Nicolas Oresme au XIVème siècle. Foi et raison sont désormais séparées, la science ne peut connaître que des accidents, le principe de causalité ne peut être affirmé. Si seul le singulier est objet de connaissance et si le général est une vue de l’esprit, comment ne pas voir le triomphe de l’individualisme et le culte de la personnalité et de la gloire qui s’affirme dès la fin du Moyen Age et prend son essor à la Renaissance. Dès le XIVème siècle, la machine de la modernité est philosophiquement lancée.

Le sentiment national 

La modernité est aussi le fruit d’une mutation dans la conception du pouvoir et des relations entre les hommes. Georges Minois offre une lecture stimulante de la Guerre de Cent Ans : « Elle débute comme un affrontement purement dynastique et féodal, entre un roi capétien et son vassal Plantagenêt, et se termine par une guerre nationale entre Français et Anglais ». C’est au Moyen Age que l’on passe d’une conception domaniale du territoire politique, fait de relations vassaliques, à une conception ordonnée par une souveraineté incarnée dans un territoire, un peuple déterminé et des institutions propres. Apparaît ainsi la naissance d’un sentiment pré-national pourrait-on dire qui s’exprime dans des libelles souvent satiriques (« La mer est et doit estre une limite », « Comment des barbares comme vous, pouvez-vous désirer de nous commander, nous, Français »),  des traités comme celui de Jean de Montreuil au titre évocateur Traité contre les Anglais ou des sermons : « Mieux vaut pour nous tous mourir à la guerre plutôt que de voir notre race dans le malheur ». Le terme « race » désigne ici la communauté d’appartenance à une identité culturelle dont la langue est le ciment, l’aristocratie anglaise abandonnant, sous Edouard III  (1312-1377), le français pourtant parlé à la Cour depuis 1066. 

La potestas

Georges Minois voit dans la préparation de ce sentiment national plusieurs étapes fondamentales : le travail des légistes de Philippe IV le Bel (règne 1285-1314) établit une séparation nette entre l’ordre temporel et l’ordre spirituel et affirme la toute-puissance du Roi, à la fois juge et législateur. Guillaume de Nogaret, le plus célèbre d’entre eux, contribue à cette transition entre une monarchie féodale et une monarchie « nationale et bureaucratique ». La bureaucratie, l’utilisation souvent tactique des parlements, l’arme fiscale, la soumission imposée à l’aristocratie, la structuration du pouvoir royal (Mesnie, Curia regis, conseillers en affaire financière, judiciaire, administratives), tout cela est une préfiguration de la structure du pouvoir dans l’absolutisme monarchique. John Wyclif théologien anglais (1330-1384) va plus loin, en considérant que le roi est Vicaire de Dieu, représente le Christ et n’a de compte à rendre qu’à lui, rendant ainsi condamnable toute résistance à sa volonté. Nicolas Machiavel (1469-1527) au service de Florence, fonde l’ordre social sur la combinaison entre la force et la ruse qui va permettre au souverain d’incarner la virtu et la puissance, séparant l’auctoritas et la potestas, et laissant libre cours à cette dernière. Toutes ces strates vont créer un écosystème favorable à l’apparition d’identités nationales organisées autour de la puissance du Prince.

Les mutations géopolitiques 

Les événements géopolitiques de la fin du XVème siècle constituent un changement de paradigme diplomatique décisif qui s’opère en quelques dizaines d’années. Georges Minois en voit quatre : 

1453 : la chute de Constantinople envahie par Mehmet II signe la disparition définitive d’un Empire Byzantin qui n’était plus que l’ombre de lui-même mais qui incarnait la survivance de l’hellénité et de l’orthodoxie, incarnée désormais par Moscou, la « Troisième Rome ». A propos de la chute de Constantinople, Georges Minois est net : « La prise de Constantinople par les Turcs : derrière cette expression neutre des manuels d’histoire se cache une hideuse réalité humaine dans laquelle l’Islam se révèle encore plus odieux que le christianisme lors de la prise de Jérusalem ». L’Empire Ottoman de Mehmet II devient héritier de Byzance et entame sa chevauchée vers l’Ouest : Serbie en 1459, Péloponnèse en 1460, Valachie de Vlad Dracul en 1462, Bosnie en 1463, Albanie de Scanderberg en 1468. En 1481, le sultan Mehmet II est maître de presque tout le monde arabo-musulman. L’Empire Ottoman ne cessera au XVIème siècle de pousser sa conquête vers l’Ouest, un invariant de la géopolitique turque, encore évidente aujourd’hui avec la diplomatie conquérante d’Erdogan. 

1492 : consécutivement à l’union des deux Royaumes d’Aragon et de Castille en 1479, Ferdinand II s’empare de Grenade et met fin à 8 siècles de présence musulmane dans la péninsule. Dans l’imaginaire musulman, la présence en Europe de l’Ouest et de l’Est est frappée d’une légitimité due à la nécessité de convertir les infidèles. La fin du Moyen Age a représenté une rupture dans cette occupation multiséculaire et la référence aux « Croisés » dans les communiquées de groupes islamistes fait revivre cette blessure médiévale qui demande une réparation. Nous devrions être aujourd’hui, beaucoup plus attentif à cet invariant historique qui fait de l’Europe une zone à conquérir. 

1494 : le Traité de Tordesillas entre l’Espagne et le Portugal, nouvelles puissances maritimes, consécutif à la période des Grandes découvertes ouverte en 1492. Georges Minois y voit une sorte de « Yalta médiéval » qui signe le passage d’une géopolitique méditerranéenne à une géopolitique atlantique. Tournées vers la Méditerranée et les Pyrénées durant tout le Moyen Age, la Castille, l’Aragon, le Portugal regardent vers l’Océan. S’ouvre l’ère des thalassocraties où la maîtrise des mers devient un enjeu militaire, géostratégique, économique, culturel voire spirituel de première importance. 

1505 : la fin du règne d’Ivan III, véritable fondateur de l’Etat moscovite. Ivan III s’empare de Jaroslav en 1463, de Rostov en 1474, de Perm en 1475, de Novgorod en 1478, de Tver et Pskov en 1485, envoyant même des expéditions en Sibérie jusqu’à l’Ob. En prenant le titre de Tsar, il endosse le rôle du Basileus byzantin, construit le Kreml, et envoie des ambassadeurs à Rome, Milan, Venise, au Danemark, en Hongrie. Il entre ainsi dans le concert des nations européennes, ce qui fait de l’Est de l’Europe un espace géopolitique nouveau qui comptera durablement. 

L’économie monétaire et l’émergence de la bourgeoisie

Les mutations économiques sont décisives à la fin du Moyen Age et ouvrent aussi l’ère du passage à l’économie monétaire. La création de banques (notamment la Banque Médicis, Fugger), les spéculations sur l’or de l’El Dorado américain, le mécénat, la vente des indulgences modifient les états d’esprit et orientent la vie économique vers le profit, ce qui n’était pas du tout le moteur économique du Moyen Age, tourné vers la stabilité et se méfiant d’une innovation possiblement déstructurante pour l’ordre social. La décroissance démographique consécutive aux fléaux du XIVème et XVème siècle a fait de l’homme une denrée rare d’où une augmentation des salaires et une baisse des prix agricoles. La seigneurie est ainsi en crise profonde d’où la transformation, dès 1450, de la seigneurie traditionnelle, en « seigneurie-entreprise », les nouveaux propriétaires gérant leurs domaines comme un investissement spéculatif. On rationalise, on optimise les surfaces cultivables et la reprise démographique de la fin du XVème siècle contribue au morcellement des propriétés et à l’embourgeoisement de leurs propriétaires. « L’avenir est aux comptables et aux gestionnaires » nous dit Georges Minois dans une formule bien frappée. 

La monnaie change de visage : elle se virtualise par l’utilisation du papier dans les échanges monétaires (lettre de change, chèque) qui s’accroit de manière spectaculaire. La comptabilité en partie double et tous les nouveaux produits financiers font du banquier l’homme le mieux informé d’Europe « au courant des événements avant même les souverains »… La prise de risque, l’innovation, l’inventivité sont des valeurs nouvelles, étrangères au monde médiéval ancré dans la tradition et favorable aux évolutions lentes. Mais l’émergence du banquier est l’amorce d’une sociologie, de valeurs nouvelles, de pratiques économiques atypiques qui vont sacraliser la valeur de l’argent. Mammon est entré dans nos vies pour longtemps et forge une nouvelle élite.

L’imprimerie

Georges Minois le dit sans ambages. L’imprimerie est le « fossoyeur du Moyen Age ». En 1453, ironie de l’histoire, alors que Constantinople sort de l’histoire, le Mayençais Gutenberg met au point l’imprimerie. L’Eglise, enthousiaste au départ, voit dans l’imprimerie une occasion de diffuser les connaissances et de s’élever à Dieu. De nombreuses publications sortent en langue dite « vulgaire » ce qui renforce une prise de conscience nationale. L’imprimerie a un effet amplificateur sur des écrits jusque-là marginalisés : occultisme, astrologie voire sorcellerie. Mais l’imprimerie, consacre, en dépit de vertus évidentes, l’ère de l’individualisme, de l’approche personnelle, introduit le risque d’une rupture dans le Dogme et la Tradition. La connaissance des vérités bibliques a trouvé son instrument pour s’effectuer sans médiation, ce qui sera un terreau fertile pour le protestantisme et va engendrer des secousses non négligeables, pendant un siècle au moins, dans la spiritualité catholique. 

Georges Minois, offre, dans son ouvrage, un portrait saisissant du Moyen Age mais surtout un portrait en creux de la Modernité. L’appartenance nationale, le protestantisme, la géopolitique de la mer, l’émergence de la classe et de l’esprit bourgeois, la virtualisation économique, ces traits marquants de la modernité apparaissent dès la fin du Moyen Age et le livre de Georges Minois en est un témoignage aussi puissant que passionnant. 

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