Economie, Lecture

Le règne de la chrématistique. Introspection du capitalisme dans Théologie du capital par Edouard JOURDAIN

Edouard Jourdain, docteur en sciences politiques et en philosophie, spécialiste de Proudhon, a publié, en janvier 2021, Théologie du capital qui étudie le fondement religieux des concepts économiques qui s’en sont émancipés dans le capitalisme contemporain, y compris dans la mémoire de ses agents. Cette introspection du capitalisme est d’autant plus intéressante et fructueuse qu’elle permet d’en souligner les invariants et les phénomènes structurants.

Edouard Jourdain part de la chrématistique définie par Aristote dans Politique I, 9 comme l’absence de « limite à la richesse et à la propriété ». La chrématistique est « une puissance qui détruit tout ordre sacré (…) en égalisant les conditions par sa puissance d’abstraction et d’anonymisation qui rend les individus équivalents et substituables les uns aux autres (à l’instar des marchandises) ». L’auteur analyse les mécanismes religieux qui ont permis de conjurer la chrématistique mais il étudie aussi la puissance d’émancipation de la chrématistique qui s’exerce aujourd’hui plus que jamais de manière tragique et destructrice.

Le marché : du territoire à la déterritorialisation

La sémantique économique a des origines sacrées : le terme anglais sell vient du germanique saljan qui signifie « livrer en sacrifice à une divinité », Buy du germanique barjan signifiant « libérer quelqu’un de sa condition », Geld du germanique ghilde renvoyant à une assemblée autour d’un repas sacrificiel. Cette mémoire sacrée inscrite dans les mots est une conjuration naturelle de la chrématistique puisque l’encastrement dans l’espace religieux fait de l’agent économique, au-delà de l’acte de vente ou d’achat, l’interlocuteur d’une relation verticale avec une divinité.

Mais le marché est très tôt objet de méfiance. Le « marché » est historiquement sanctuarisé, il est un lieu bien défini avec un périmètre assigné, où s’opèrent les activités économiques. Au Moyen Age, les villes développent mais surtout enveloppent et encadrent le marché, bien circonscrit dans l’espace. Les diverses barrières douanières traduisent du reste un véritable containment du marché qui ne doit pas s’étendre à toutes les sphères de la société et venir corrompre l’ordre social. Le marchand existe bien mais il ne fait pas partie des trois ordres structurant la société médiévale, les oratores, laboratores, bellatores. Ainsi la société médiévale réussit à conjurer la chrématistique, la société étant dotée de marchés mais n’étant pas une société de marché. Dès le XIVème siècle, mais surtout au XVème et XVIème siècle, le protectionnisme des villes s’affaiblissant, le marché se déterritorialise, s’élargit, devient objet central de l’économie politique et s’intègre dans les mœurs.

« Le marché a toujours tendance à déborder et liquéfier ce qui entend le contenir » nous dit l’auteur. Le marché pose un principe d’équivalence entre les choses et les individus, assuré concomitamment par la monnaie et par l’ouverture de droits d’essence individualiste. Au XVIIème et XVIIIème siècle, le marché devient le médiateur d’intérêts individuels qui s’harmonisent à travers lui, conformément à la « main invisible » d’A. Smith et à l’harmonie préétablie de G. W. Leibniz. Le marché devient surtout un prophète anonyme et le « prix », exprimant la « valeur » de la chose, sort de sa bouche comme le signe d’une vérité.

La monnaie : du nomos à l’auto-nomos

La création monétaire est originellement liée aux rituels sacrificiels et E. Jourdain rappelle que sur les premières monnaies figuraient des animaux habituellement victimes de sacrifice. Il souligne le lien entre la monnaie et la paix que ce soit chez les Juifs (leshalem, payer, se vocalise en shalom) ou chez les Romains (payer vient de pacare : faire la paix, apaiser). L’endettement préalable au paiement est, de fait, une situation de guerre potentielle que la monnaie va venir réguler. La monnaie (numisma) est en effet l’expression de la loi (le nomos) d’où le caractère public et non privé de la monnaie, le Prince fixant lui-même les prix pour les denrées essentielles. Instrument politique au service du bien commun qui est sa seule finalité chez Saint Thomas, la monnaie devient, notamment pour les nominalistes, un instrument au service de l’individu. La monnaie s’autonomise, de nomos devient auto-nomos, s’émancipe de tout référent, se transforme en un bien à part entière sur lequel on va pouvoir spéculer et qui n’a plus son assise sur sa valeur objective (le poids de l’or ou de l’argent). La monnaie brise surtout les hiérarchies de l’ordre naturel par sa logique d’équivalence. Son rôle économique croissant va de pair avec la montée de l’individualisme, l’émancipation d’un ordre naturel marqué par la raison et la mesure. La monnaie rend possible toute démesure au sens où elle est microcosme, permet virtuellement l’appropriation de tout, indépendamment du critère du besoin ou de l’utilité. La monnaie est ainsi l’instrument d’un désir illimité, le miroir d’une volonté potentiellement tyrannique.

La dette et l’usure

L’autonomisation de la monnaie n’a pas été sans poser question notamment au Moyen Age. La question de l’usure est de ce point de vue centrale et montre le péché contre nature que constitue la possibilité de faire engendrer de l’argent par l’argent. Pour Saint Thomas d’Aquin la prise d’intérêts est irrationnelle (recevoir plus de monnaie pour une moins grande quantité), injuste (on vend par l’intérêt ce qui n’existe pas) et contre nature (le temps est commun également donné par Dieu et donc inaliénable). Mais, dès 1202, et la publication du Liber Abaci par le mathématicien Léonardo Fibonacci, le temps devient appropriable et prépare une tolérance croissante à l’égard de l’usure. E. Jourdain précise que l’on commence à condamner non tant la chose que l’excès. Le courant nominaliste, à travers Jean de Gerson, soutient la légitimité de l’intérêt dans la mesure où l’emprunteur est le pauvre qui, ce faisant, évite l’injustice de vendre un bien à vil prix, le vol, et la déstabilisation du corps social qui s’ensuit. Le De usuris de Jean Calvin en 1545 change totalement le portrait de l’emprunteur : ce n’est plus le pauvre mais l’entrepreneur ce qui explique que le prêt à « intérêt » – qui se subtitue du reste au mot « usure » – se développe dans des banques d’obédience calviniste à Genève, en Angleterre et aux Pays-Bas. L’argent qui engendre de l’argent ne pose dès lors plus problème. Le risque concédé par le créditeur, la cession de liquidités à l’emprunteur, le temps accordé au remboursement, tout cela se paie désormais. Le rapprochement effectué par E. Jourdain entre la dette contractée et le péché (hova en araméen) ainsi qu’entre la dette acquittée et le rachat (« tetelestai ») semble être oublié aujourd’hui. La dette dans l’économie contemporaine, véritable modus vivendi, est totalement intégrée aux stratégies de politiques économiques ; au pire , elle est perçue comme un mal nécessaire. Les pays occidentaux sont dans l’illusion antique d’une annulation régulière de la dette. Mais le temps moderne est linéaire et n’est plus circulaire. L’annulation de la dette n’est plus à l’ordre du jour encore que le Forum de Davos à travers le Great Reset (la Grande réinitialisation) fasse référence à ce temps circulaire du jubilé et ait évoqué dès 2014 à une possible annulation de la dette des Etats les plus pauvres. Mais la financiarisation est un puits sans fonds : l’argent, au départ valeur d’échange, engendre aujourd’hui de l’argent par la dette qui elle-même est rachetable et donc engendre de la dette. Cette spirale infernale de l’endettement crée un esclavage immatériel considérable.

La comptabilité en partie double : la maîtrise du temps et l’émergence de l’information

Avec le capitalisme marchand, le monde entre dans l’ère des flux. Une comptabilité en partie simple rend compte du passé, l’argent qui est entré et celui qui est sorti, les recettes et les dépenses, de manière statique. La comptabilité en partie double, initiée par les marchands de Gênes et de Venise, rend désormais compte non seulement des recettes, des dépenses, mais aussi des prévisions de recettes et de dépenses. Elle intègre le temps, et, si par hypothèse, on réunissait, par un seul regard synoptique, l’ensemble des comptabilités en partie double, on verrait avec exactitude, l’ensemble des flux financiers s’opérant. La comptabilité en partie double intègre le temps, et représente une information sur l’ensemble des flux. Au delà, comme le suggère le livre Summa de arithmetica, proportioni et proportionalita (1494) de Luca Pacioli, la comptabilité en partie double donne des informations sur les objets mais aussi sur les sujets (leur volonté, leur conception de l’avenir, leur centre d’intérêt, leur stratégie économique).

E. Jourdain montre dans un chapitre passionnant la contemporanéité entre le développement de la comptabilité en partie double et le purgatoire, reconnu lors du deuxième concile de Lyon en 1274. La proportionnalité des peines analysées par Alexandre de Halès au XIIIème siècle entre l’ici-bas et le purgatoire, l’intercession possible des proches (la figure de la veuve dans les exempla) par la prière pour raccourcir la période de purgation, la création d’un terme ternaire entre l’enfer et le paradis correspondent selon l’auteur à l’émergence du calcul comme phénomène structurant des relations économiques, à l’arrivée du salaire dans l’économie et à l’émergence d’une classe bourgeoise entre les grands (aristocrates et ecclésiastiques) et les petits (artisans et paysans). L’analogie est séduisante et convaincante. 

Plus tardivement, le refus du purgatoire par Calvin va de pair avec le refus de la médiation théologico-politique de l’Eglise en affirmant la toute-puissance de Dieu et de la foi individuelle. « L’individu est seul devant l’élection divine », ce qui fait de l’individu dans l’ordre de la nature le seul sujet économique possible, loin de l’oikos, de la structure vassalique traditionnelle, des relations de dons. 

La propriété et le travail : la chaîne du salariat

La propriété chez les Romains, sanctuarisée par des bornes qu’il était sacrilège de franchir, n’est pas un objet mais un lieu, celui des dieux domestiques, de l’héritage des anciens à transmettre intact aux générations futures. Saint Augustin estime que seul Dieu est le véritable proprétaire, possédant le dominium, les riches n’étant que « locataires » de ces biens. Il est assez saisissant d’ailleurs de voir que la pensée exprimée dans le Great Reset (réduction de la propriété privée et accroissement de la location) est l’expression laïcisée de cette conception augustinienne mais un augustinisme sans Dieu, une préparation à la dépossession sans spiritualité pour en soutenir la finalité. 

A mesure qu’il « n’existe plus de limite surnaturelle qui vient réguler l’usage de la propriété » au XVIIIème siècle notamment, la propriété entre dans la sphère du droit individuel, inaliénable et imprescriptible selon la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (article 1 et 17, qui encadrent ladite Déclaration). Locke justifie la propriété par le travail et par l’exploitation. L’homme exploite ce que Dieu lui a confié et le périmètre de son travail définit le périmètre de sa propriété.

Le salariat qui se développe à l’époque moderne change radicalement le rapport au travail. « L’univers est obscur pour celui qui attend sa nourriture d’autrui ». Le salariat porte en effet une dimension sacrificielle y compris dans les théories de la nouvelle économie marginaliste de BÖHM BAWERK : un ouvrier sacrifie sa force de travail jusqu’au moment où il peut acquérir tel ou tel bien. La chrématistique reprend ses droits car l’environnement capitaliste, par la publicité, par la tyrannie de la consommation, par les facilités d’endettement privé, transforme le salaire en instrument de remboursement de dettes toujours croissantes et parfois étouffantes pour les ménages. Le salariat, souvent marqué par les Bullshit jobs de David Graeber, est la chaîne qui enchaîne à la chaîne de la dette…

Le capitalisme cybernétique ou la chrématistique numérique

Norbert Wiener (1894-1964) place la cybernétique (du grec kubernesis : l’action de gouverner un navire) sous le signe du Golem et inscrit l’économie postmoderne sous le signe de la chrématistique numérique. La naissance de la cybernétique correspond à celle de la bombe atomique du projet Manhattan : il s’agit de « répliquer à la possibilité d’une destruction totale par la possibilité d’une création totale de la vie, une vie artificielle où l’algorithme fusionne avec l’ADN ». Le cybernéticien a un ennemi : l’entropie générale et souhaite créer les conditions d’une révitalisation permanente, d’une réinitialisation toujours possible. La cybernétique réintroduit le temps circulaire, sur fond de tabula rasa qui doit avoir lieu lorsqu’il est nécessaire de régénérer le système. La parenté entre cette science et le Great Reset de Davos me paraît évidente. « Dans l’imaginaire cybernétique, nous dit E. Jourdain, tout est information » d’où le rôle prépondérant des données circulantes dans le capitalisme postmoderne. Les données remplacent les identités et fournissent des informations sur les mouvements, les appétences, les compétences des agents économiques. La cybernétique est l’intégration de la chrématistique dans les moindres anfractuosités du vivant. Le trading haute fréquence en est un exemple achevé dans la mesure où s’y développe un « monde de la sous-seconde » (Neil Johnson) où, en un temps infime, des analyses sont effectuées, des décisions sont prises, des profits ou des pertes sont enregistrées. Le capitalisme cybernétique est l’irruption de l’infiniment grand dans l’infiniment petit, la démesure de la chrématistique transposée et accrue par l’univers numérique.

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