Economie, Lecture

Le « créditisme » ou l’ingénierie financière d’un esclavage postmoderne

Simone WAPLER, Money, Monnaie, Monnaies. Du sumérien au bitcoin : dettes et crises monétaires

Il est un aspect dont Klaus Schwab parle très peu dans son livre Covid-19, la Grande réinitialisation. C’est celui de la grande réinitialisation financière qui est pourtant très probablement dans tous les esprits de l’élite mondialisée depuis quelques années, une élite consciente de la folie financière dans laquelle nous sommes tous engagés. Devant l’aporie d’un endettement, pourtant devenu un modus vivendi des sociétés et des Etats postmodernes, une grande réinitialisation financière est probablement ce que les élites mondialisées redoutent le plus. Car la Grande réinitialisation de tout, du contrat social, de l’économie, de l’homme même, doit précisément servir de paravent à ce qui ne doit pas être réinitialisé : le trou noir d’un système financier totalement irrationnel. 

Simone Wapler, ingénieur de formation vient de publier un livre Money Monnaie Monnaies, qui permet de voir clairement l’aporie inextricable des politiques dites « monétaires » conçues par les Banques centrales. Pour distinguer les deux définitions de la monnaie, elle s’appuie sur deux philosophes de l’Antiquité.

Deux conceptions antagonistes de la monnaie 

La monnaie selon Platon repose sur un mythe : elle est une « convention sociale dont la valeur est subjective ». Ainsi, les deux parties, acheteur et vendeur, acceptent la monnaie frappée par la Cité en raison précisément de la garantie de l’Etat. C’est la caution de la Cité qui donne à la monnaie une « valeur » sans qu’elle n’ait de valeur intrinsèque. La monnaie relève donc du contrat, de la volonté et si l’on pousse le raisonnement le vendeur donne quelque chose contre « rien » dans un système gagnant-perdant.

Pour Aristote, la monnaie est d’abord une marchandise dotée d’une valeur intrinsèque, celle de l’or ou de l’argent qui en constitue la matière. Elle a 3 caractéristiques essentielles : instrument d’échange, elle est aussi un instrument de mesure et un instrument de stockage de la valeur dans le temps, c’est-à-dire à la fois moyen de paiement, unité de compte et support d’épargne. Or, Nicolas Oresme, conseiller de Charles V dit le Sage, dans son Traité sur l’origine, la nature, le droit et les mutations des monnaies (1355-1356) évoque la possibilité qu’ont les Etats d’altérer la monnaie. Cela est historiquement attesté avec le fameux Crésus au Vème siècle avant J.-C. , fils du roi de Lydie, Allyattès II qui a frappé de son sceau des pièces de monnaies standardisées, de même poids, conférant ainsi à sa monnaie fiabilité et valeur fixe. Or, Crésus a décidé d’augmenter la part d’argent et de diminuer celle d’or, altérant sa monnaie et conférant au Trésor lydien d’immenses profits. Mais dès que cela s’est su, la confiance en la monnaie s’est naturellement effondrée. Nicolas Oresme considère que « La mauvaise monnaie chasse la bonne » : la bonne monnaie est thésaurisée, immobilisée pour ainsi dire, la mauvaise « brûle les mains » et sa vitesse de circulation augmente. Ce précepte simple montre que la vitesse de circulation d’une monnaie, quelle qu’elle soit : pièces, billets, dettes – est le signe de sa mauvaise qualité et d’une épuration nécessaire. La monnaie est donc une chose et, selon cette perspective, si cette chose, n’est pas altérée, le vendeur donne quelque chose, l’objet vendu, contre quelque chose, la monnaie, dans un système gagnant-gagnant. L’auteur montre que l’histoire monétaire est faite d’une alternance continue entre le système Platon et le système Aristote.

Monnaie abstraite et keynésianisme postmoderne 

Cette double définition de la monnaie est éclairante car elle nous montre quelle définition les élites mondialisées ont adoptée et comment elles s’en servent pour nous réduire à un esclavage d’un nouveau type. Naturellement, plus une monnaie est abstraite, plus elle est facile à manipuler. La généralisation du crédit mais donc de la dette qui est subséquente – car un crédit engendre symétriquement une dette, on semble l’oublier… – vient de ce que Simone Wapler appelle le « créditisme ».

Le 15 août 1971, les Etats-Unis reviennent sur le principe de convertibilité du dollar en or issue des accords de Bretton Woods en 1944. Le besoin d’argent pour la guerre froide, la guerre de Corée, du Vietnam, la course à l’espace conduit à une création de dollars, stockés in fine par les pays exportateurs. La balance commerciale des Etats-Unis vire au rouge et la suspension de la convertibilité est une réponse à cette situation. Cette décision relève d’un keynésianisme bien ancré dans les mentalités, Keynes parlant de l’or comme une « relique barbare ». Cette vision négative de l’or s’inscrit dans le choix collectif d’une économie dématérialisée, désancrée, liquide, désencastrée. L’or est avant tout une matière et donc s’inscrit dans la finitude spatiale et temporelle. Accrocher la monnaie à une valeur finie place la monnaie elle-même dans la finitude. Elle ne peut être créée n’importe comment et sa quantité en circulation dans le monde est vouée à être bornée. Or, Keynes fait reposer la croissance économique sur la consommation. La consommation étant déterminée par les revenus et l’épargne, foncièrement limités, il s’agit donc de développer le crédit qui va desserrer l’étau des possibilités finies de consommation, moteur essentiel selon le keynésianisme, de la croissance économique. 

La manipulation des taux d’intérêt

Ainsi, les Banques centrales pratiquent des taux d’intérêt bas voire – comble de l’absurde – négatifs car le système monétaire et financier n’est pas conçu pour limiter la dette mais au contraire pour la faire croître en continu, la croissance de la dette d’aujourd’hui étant considérée – à tort ! – comme la croissance économique d’aujourd’hui et de demain. C’est ce qui explique la dévalorisation de l’épargne, le « vrai argent » nous dit Simone Wapler. Et de citer le courtier IG Market : « les intérêts négatifs sont conçus pour décourager l’épargne et promouvoir la consommation ». La politique monétaire est donc bien une ingénierie financière destinée à détourner les ménages de l’épargne pour les soumettre au cercle vicieux de la consommation. L’épargne est inutile voire nuisible car elle est un contre-exemple, un miroir inversé de ce que doit être la monnaie au XXIème siècle : une création ne reposant sur rien et circulant, tout le contraire de l’épargne qui est « quelque chose » temporairement immobilisé. Cela représente une véritable rupture dans la culture financière moderne et procède d’un mouvement global de dépossession. 

L’inflation masquée

Cette dépossession se fait par un processus inflationniste qui ne dit pas son nom et qui est rendu volontairement peu perceptible. Les taux négatifs, selon Simone Wapler, sont une forme d’inflation ciblée, sélective, contenue dans le secteur des actifs financiers et de l’immobilier. Mais cette inflation finit par s’étendre en cercles concentriques (effet Cantillon). L’auteur cite les travaux de l’économiste Philippe Herlin, prenant comme référence  le nombre de mois de salaire minimum nécessaires pour acquérir l’ entrée de gamme d’une citadine : 8 mois en 1990, 10,65 mois en 2015 soit un renchérissement de 15% en 25 ans. Minimiser l’inflation, faire semblant de la contenir, maintient l’illusion d’un argent peu cher et sert la stabilité du système et la fameuse « confiance », clef de voûte de l’illusion. Contrairement à un système d’articulation rationnelle entre l’épargne et la consommation, la possession par la dette est découplée du paiement. Je possède ce que je n’ai pas payé. Je paye ce que je ne possèderai jamais intégralement. Le créditisme est une sorte d’usufruit généralisé où nous sommes des dépossédés perpétuels. 

Le créditisme, esclavage postmoderne 

Le « créditisme » modifie notre rapport au temps : le temps futur est déjà consommé pour ainsi dire, l’instantanéisme postmoderne ne supportant plus le renoncement à la consommation ou même son report. Cet endettement endémique est, de fait, un enchainement apparemment librement consenti sur fond de pression sociale à la consommation. Il s’agit même d’une sorte d’esclavage puisque le travail, les gestes de demain sont déterminés par le remboursement des intérêts et de la dette contractée aujourd’hui. Les taux d’intérêt négatifs vont même plus loin : ils nient que le temps a de la valeur comme si l’homme était immortel nous dit Simone Wapler. Cette politique financière ne vient pas par hasard. Elle participe à la pensée magique du transhumanisme promue par le World Economic Forum de Davos et à  la combinaison possible du numérique et du biologique qui vont pouvoir rendre possible le recul des limites de la nature. Cette hybris scientiste est solidaire d’une hybris financière et cela participe d’un même système. Lorsque des obligations souveraines, émises par les gouvernements,  dépassent 100 ans, cela implique une hérédité de la dette et, à coup sûr, une irresponsabilité totale à la fois du prêteur et de l’emprunteur. 

Pour Simone Wapler, le « créditisme » est en effet un système à part entière. Ce n’est pas du libéralisme, au sens classique du terme, puisque les politiques monétaires font justement tout pour opacifier la loi de l’offre et de la demande. Dans un système libéral, l’investissement improductif est immédiatement sanctionné et les taux d’intérêt se forment naturellement par la rencontre entre le prêteur et l’emprunter. Rien de tout cela dans le « créditisme » où le taux d’intérêt, administré, est la baguette d’un illusionniste qui fait circuler de l’argent inexistant. Le créditisme, nous dit Simone Wapler, « fabrique des « esclaves de la dette », il enrichit les vendeurs de crédit et les politiciens vendeurs de rêves qui font croire qu’on peut obtenir quelque chose en échange de rien ». Du faux-monnayage. 

La production monétaire incessante effectuée par les Banques centrales se pare pourtant de mille vertus : sauvetage de crises financières dues précisément et paradoxalement à des crises d’endettement, autorisation de dépenses publiques rarement dans l’intérêt du peuple qui la finance à travers l’impôt, création d’un effet richesse illusoire qui est une forme de financement de la paix sociale et un écran de fumée – bien temporaire – pour cacher  les différentes trappes à pauvretés que sont devenus de nombreux secteurs d’emplois. 

Or, ces vertus sont bien mensongères car, dit-elle, «l’individu idéal pour le système monétaire et financier actuel est une créature couvée de la crèche à l’EHPAD, qui n’épargne rien, qui consomme tout et qui ne transmet rien à ses enfants (ni argent, ni idées subversives) : une proie en quelque sorte, un fantôme, un zombie.

Comment se libérer de l’esclavage engendré par le créditisme et la spirale infernale de la monnaie-dette ? 

Les pistes possibles pour enrayer la spirale de l’endettement global

Tout d’abord, une monnaie alternative est envisageable. En disciple de l’Ecole Autrichienne (Ludwig von Mises, Friedrich von Hayek), Simone Wapler considère qu’une politique administrée de la monnaie conduit à une création monétaire irrationnelle et illimitée. Le Bitcoin créé en 2009 par « Satochi Nakamoto » obéissait à quatre objectifs : briser le monopole de création monétaire par les banques centrales, créer une monnaie privée, décentralisée, sans gouvernement, fixer un nombre limité d’unités monétaires échangeable (21 millions) pour éviter la création monétaire illimitée et la démonétisation qui peut s’ensuivre, introduire une saine concurrence entre les monnaies privées et les monnaies publiques émises par les gouvernements. Paradoxalement et de manière contre intuitive, le bitcoin serait plus proche de la monnaie selon Aristote que selon Platon. Or, la Banque centrale européenne a annoncé le 14 juillet 2021 le lancement d’un euro numérique prévu pour 2025/2026 dans le sillage de la Chine et des Etats-Unis qui ont déjà annoncé le lancement de leur cryptomonnaie. L’objectif est d’offrir la « forme de monnaie la plus sûre », celle de la « monnaie de la Banque centrale » ( !) c’est-à-dire de perpétuer ce système de monnaie-crédit, de mauvaise monnaie pour ne pas dire de fausse monnaie en ne se laissant pas concurrencer par les cryptomonnaies privées. Cette monnaie numérique issue de la Banque centrale européenne pourrait bien être le moyen de perpétuer le système d’esclavage monétaire.

L’autre solution envisagée est celle du jubilé. Simone Wapler rappelle que le Lévitique mentionne : « Au bout de 7 fois 7 ans, c’est-à-dire 49 ans (…) ce sera pour vous le jubilé : chacun de vous retournera dans sa propritété et dans son clan ». Toutes les dettes sont alors remises : les esclaves et prisonniers libérés, les terres hypothéquées ou saisies rendues à leur propritaire ». Cette règle du jubilé était un régulateur rituel du cycle de crédit. Les crédits accordés ne pouvaient dépasser 50 ans et l’offre de crédit se resserrait singulièrement à l’approche des 50 ans fatidiques. On assistait à une régénération régulière, une sorte d’apurement régulier des comptes et ce, sans crise. La bonne monnaie finissait par chasser la mauvaise. Une sorte de réinitialisation régulière, attendue, non critique. Or, si quelque chose doit échapper à la grande réinitialisation, c’est bien le cycle du crédit. Le crédit justement n’a plus de cycle. Réintroduire une cyclicité du crédit permettrait d’en rationaliser l’utilisation, le remboursement et les esclaves consommateurs ne seraient pas maintenus dans leurs chaînes ad vitam aeternam. Davos n’est aucunement dans ce schéma de pensée et souhaiter maintenir l’illusion d’un système de Law postmoderne… Un Prince de Conti est prié de ne pas venir perturber les festivités… Il est fort à parier que tout soit mis en œuvre – politique « sanitaire », fracturation de la société, suspension de libertés publiques – pour nous détourner de cet enjeu fondamental. A nous de rester collectivement vigilants et le livre de Simone Wapler, stimulant, nous y aide grandement… 

NB : Pour approfondir ces questions et suivre de près cette problématique fondamentale, j’encourage mes lecteurs à suivre les sites suivants et les comptes Twitter correspondant, souvent remarquables dans leurs analyses et en pointe sur ces questions et sur d’autres, en ces temps difficiles : 

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